• Alain Trouvé (Université de Reims): « La chambre d'Aragon rue de Varenne : scène privée ou arrière-texte ? »

     

     

    Alain Trouvé (Université de Reims)

     

    Résumé de la communication présentée le 13 octobre 2012 à la Maison Elsa Triolet-Aragon, dans le cadre d’une

     

    Journée d’études organisée par l’équipe Aragon de l’ITEM

     

    Sur le thème des

     

    Murs de la chambre d'Aragon reconstitués

     

    (exposition réalisée par Caroline Bruant, directrice adjointe du Moulin de Villeneuve)

     

     

     

    « La chambre d'Aragon rue de Varenne : scène privée ou arrière-texte ? »

     

     

    Les murs d’images constitués par Aragon dans son appartement, rue de Varenne vers la fin de sa vie ont fasciné les visiteurs du vivant de ce dernier. Grâce à Caroline Bruant et à Luc Vigier1, entre autres, on peut aujourd’hui méditer devant la reconstitution de la chambre. Banal geste de mémoire privée ou entreprise de plus grande envergure ? Création d’un genre inédit ou clef au moins partielle pour comprendre les dernières œuvres d’Aragon, contemporaines de l’élaboration des murs commencée après la mort d’Elsa Triolet en 1970 ?

     

    On doit à Elsa Triolet, qui l’a adapté de sa fréquentation du poète futuriste russe Khlebnikov, l’invention de l’arrière-texte pour rendre compte du mécanisme de création. Aragon l’a repris à son compte et illustré en différentes occasions.

     

    Pour résumer très sommairement ce que peut apporter cette notion2, je soulignerai trois points. L’arrière-texte permet de prendre en compte la complexité du rapport texte-image due à l’hétérogénéité partielle de ces deux modes d’expression. Il fait sa place dans la reconstitution du processus créatif au jeu complexe et multiforme de l’inconscient que figure l’idée de rejet en arrière, « sur une autre scène ». Il est enfin appelé à se dédoubler en une version auctoriale et une version lectorale, le partage de la création s’effectuant sur le plan interprétatif, dans l’interférence des répertoires de l’auteur et du lecteur.

     

    Reste à savoir si cet objet original représente une œuvre à part entière – il faudrait alors lire les murs comme un texte d’images – ou comme répertoire d’une vie d’écrivain et d’une œuvre encore à venir : tel est le parti plutôt choisi ici, tant l’objet me paraît encore fluctuant. N’ayant pas eu accès à la vision de panneaux reconstitués mais seulement au stock des documents rassemblés sur chacun de ceux-ci, je me suis davantage centré sur l’idée de répertoire. J’ai en effet travaillé à partir des diapositives transmises par Jacques Vassevière qui a scrupuleusement photographié et répertorié chaque document sans pouvoir, pour des raisons techniques, me transmettre des clichés exploitables des différents panneaux réalisés dans la chambre.

     

    Dans le panneau 2, l’« Hommage à Jacques Callot » (1942) du lorrain Francis Gruber, peintre expressionniste, a attiré mon œil de regardeur. Pourquoi Gruber ? Le tableau permet de saisir le jeu combiné et vertigineux des références interpicturales et de l’arrière-texte historique reliant ici la Lorraine de 1622 et la France de 1942. Mais Callot est aussi l’objet d’un essai de Michel Picard3, qui fut mon directeur de thèse. Arrière-texte lectoral…

     

    Dans le panneau 4, un groupe vertical retient l’attention. La composition, de la main d’Aragon, rassemble de bas en haut une photographie d’Aloysius Bertrand mort, un portrait de Rimbaud datant de la prime adolescence et une amusante photo de James Dean tenant un porc en laisse. Ceci comme une sorte de phrase picturale dont l’arrière-texte serait à décoder.

     

    Le thème grec, très présent dans les images, notamment celles du peintre contemporain Fassianos, se retrouve dans la section X de la « Cantate à André Masson » écrite en 1976, cantate qui propose notamment en trois pages une réécriture drôle et grave de L’Iliade et de L’Odyssée. Tableaux, sculptures, architecture, souvent reproduits sur des cartes postales laissent affleurer sur les murs la thématique homosexuelle de façon un peu plus nette que dans le texte, bien que les allusions les plus précises figurent au revers des cartes, arrière-texte connu du seul Aragon et non exposé. On peut aussi conjecturer un lien entre la photographie de Dean avec son cochon et le fameux épisode, repris dans la Cantate, au cours duquel Circé change les compagnons d’Ulysse en porcs. La confusion érotique sous-jacente renvoie au bordel et à La Défense de l’infini, illustrée par André Masson, Masson discrètement présent sur les murs de la chambre mais qui fournit pour l’édition de Théâtre/Roman dans la collection des ORC l’illustration du tableau Mines de Falun.

     

    Je m’arrête pour finir sur des récurrences d’images qui donnent à penser ou à rêver. La série du panneau 11-b s’accorde bien à un Aragon poète de la ville et de la verticalité. Si Hugo a pu écrire : « J’ai eu deux affaires dans ma vie : Paris et l’Océan », pour Aragon les deux se ramènent à un. Chez lui, la nature est civilisée, médiatisée par l’art. Le rapport aux éléments n’est bien sûr pas absent (Les Voyageurs de l’impériale), mais s’il y a du paysan chez Aragon, c’est davantage un « Paysan de Paris ». Les clichés de Francisco Hidalgo (dessinateur et photographe espagnol, né en 1929), nimbent la ville d’une atmosphère de merveilleux et situent cet art présumé mineur sur le même plan que celui des peintres (Breughel, Erna Emhardt, Hoffmeister).

     

    Dans cet ensemble urbain, deux contrepoints arrêtent l’attention. Une photographie de Lucien Clergue, « Nu de la mer » (1967), représente un corps féminin troublant. L’horizontalité du buste rompt avec la verticalité de la ville. Ici surgit une de ces images fantômes analysées par Didi-Huberman dans L’Image survivante. Le corps féminin en partie immergé dans l’eau tient de la sirène : trouble dans les règnes. Il ne s’agit pas du tout de la nature brute mais d’une image obtenue par un travail d’artiste avec l’objectif de son appareil. Clergue qui réalisa en 1979 une thèse unique en son genre, tout en images, fut ami de Picasso et intéressa fortement Barthes.

     

    En fin de série, on trouve une photographie d’Emma Wallard bébé, datée de mars 1979. J’ai déjà évoqué dans une précédente communication pour l’ITEM en mars 2012 ce motif qui court dans l’œuvre d’Aragon comme un contrepoint hautement chargé de sens et qui s’entend de différentes façons, au propre et au figuré. La thématique de l’enfant a peut-être été préparée dans cet ensemble par la série des peintures naïves choisie pour représenter la ville. Au figuré, dans Blanche ou l’oubli, l’enfant Avenir meurt étranglé. Dans Théâtre/ Roman, Aragon écrit : « Je te salue à ta naissance ô toi langage / Enfant de mon ventre à l’envers accouché ». Si l’enfant désigne ainsi l’œuvre ou l’idéal politique, il est aussi le prolongement du couple. Dominique Wallard, épouse du photographe Daniel Wallard, figure sur plusieurs photos au verso desquelles on trouve de nombreux messages écrits de la main de son mari et adressés au poète. Tout se passe comme si Aragon, dans l’image du couple Wallard, rêvait une dernière fois sur celle de son propre couple avec Elsa Triolet, rapprochement facilité par une certaine ressemblance des deux femmes. Le couple Wallard représenterait-il le contrepoint hétérosexuel dans le contexte d’une sexualité en proie au vertige de la confusion et du bordel revisité ?

     

    Au terme de ce libre parcours on voit se dessiner deux figures ultimes du référent comme objet de la représentation verbale ou picturale, deux propositions antagoniques et concurrentes à propos du Réel : le réel, c’est le bordel, la confusion des genres et des catégories qui contrevient à toute pensée conceptuelle rigidifiée ; le réel, c’est le pôle alternatif de la différence des sexes, celui que chercha peut-être l’écriture romanesque d’Aragon (Derrida : « Tout récit fabuleux raconte, met en scène, enseigne ou donne à interpréter la différence sexuelle ») et qu’anticipait Le Paysan de Paris (Voir à ce sujet « Le Songe du Paysan » et sa conversion à l’amour d’une femme comme voie d’accès à la métaphysique du concret : folio, p. 242). En donnant à voir, ces murs d’images donnent aussi à penser…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    1 On consultera à ce sujet Luc Vigier, « Les Murs d’Aragon : voix du silence », « Les Référents du littéraire », AIL7, p.181-196, qui synthétise et prolonge les conférences en ligne qu’on peut lire sur ce site.

     

    2 Notion remise en chantier ces dernières années à l’université de Reims.

     

    3 Michel Picard, La Tentation, Essai sur l’art comme jeu , Nîmes, Jacqueline Chambon, 2002. Essai sur une gravure du lorrain Jacques Callot

     

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