• Yves LAVOINNE: "La culture à l'heure de son internationalisation...(Aragon, Malraux et Sartre en 1947)

    Yves Lavoinne, professeur Centre Universitaire du Journalisme, Université de Strasbourg (Laboratoire Interuniversitaire des Sciences de l’Education et de la Communication (LISEC) EA 2310)

    La culture à l’heure de son internationalisation : l’impératif de diffusion

    (Aragon, Malraux, Sartre 1947)

    Au cours des années suivant la Libération, la diffusion de la littérature et de la culture constitue, dans le cadre national comme au niveau international, un enjeu important, sur les plans culturel, politique et économique. Pour en percevoir les conséquences sur la vie intellectuelle en France, je vous propose de relire « La Culture et sa diffusion », discours qu’Aragon prononça le 27 avril 1947, au congrès de l’Union Nationale des Intellectuels. Avec deux autres textes1 et surtout, du point de vue qui est le nôtre aujourd’hui, « La Culture des masses ou le titre refusé », ce discours a été recueilli dans La Culture et les hommes (Ed. Sociales, 2 septembre 1947).

    En avril 1947, la conjoncture politique est lourde. Sur plusieurs points (refus des crédits pour l’Indochine, répression à Madagascar, prix et salaires), le PCF se démarque de la politique menée par le gouvernement de Paul Ramadier, où il a 4 ministres et la vice-présidence du Conseil (M. Thorez). Le 4 mai, le président du Conseil révoque lesdits ministres, ce qui signe l’entrée de la France dans la guerre froide.

    Pour mieux comprendre la singularité du discours du 27 avril, on le mettra en perspective avec quatre autres textes d’Aragon et de ses cadets, Malraux et Sartre :

    - les conférences prononcées par les trois hommes en Sorbonne en novembre 1946 ;

    - « Qu’est-ce que la littérature ? », texte feuilletonné dans les numéros 17 à 22 des Temps modernes (février-juillet 1947), puis recueilli dans Situations II en 1948 ; sorte de manifeste où Sartre dégage une manière de faire commune aux écrivains qui acceptent (rêvent) de se ranger sous la bannière des Temps modernes, car il se veut le héraut (« nous » générationnel2) de la nouvelle littérature d’une France libérée qui veut (peut-être) opérer une révolution.

    Les trois conférences en Sorbonne furent données dans le cadre d’un cycle de 27 conférences organisées par l’UNESCO à l’occasion de sa naissance (4 novembre) et de l’ouverture de la première session de sa Conférence générale (Paris, 19 novembre - 10 décembre 1946). Sous des angles différents, les trois écrivains envisagent l’avenir de la culture à l’heure de son internationalisation.

    Le 1er novembre 1946, le cadet, Jean-Paul Sartre traite de « La Responsabilité de l’écrivain. » Auteur de romans, de pièces de théâtre, philosophe, scénariste, bientôt homme de radio3, il joue un rôle important sur la scène française, car, depuis l’automne 1945, il dirige Les Temps modernes, revue qu’il a créée (n° 1, 1er octobre 1945) et dont le titre a une valeur programmatique. N’ayant que « cette vie à vivre, au milieu de cette guerre, de cette révolution peut-être », l’écrivain a une responsabilité et doit donc s’engager :

    « L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. »4

    Le 4 novembre, romancier, essayiste, réalisateur de L’Espoir, ancien ministre de l’Information du général de Gaulle (21 novembre 1945 - 20 janvier 1946), André Malraux aborde le thème « L’Homme et la culture artistique. »

    Enfin, le 28 novembre, l’aîné, Louis Aragon, doit traiter, lui, de « La culture de masse », dans un contexte politique crucial : la candidature à la présidence du Conseil de Maurice Thorez dont le Times a publié une interview le 18 novembre. Or, au début de sa conférence, Aragon refuse le titre proposé et lui en substitue un autre : « Les Elites contre la culture. »

     

    1. Le devoir de vigilance sémantique

    Pour le lecteur de « La culture et sa diffusion », un trait ne manque pas de le frapper ; d’emblée, Aragon énonce un impératif de vigilance sémantique à propos d’un thème qui pourrait sembler limpide dans le congrès d’une association intellectuelle :

    « Il ne saurait être question de diffusion de la culture si tout d’abord on ne définissait pas d’une façon précise les termes que l’on emploie. »

    Le début du discours est donc consacré à (re-)définir les deux termes, « culture » et « diffusion. » Car Aragon affirme son « refus de toute espèce de perversion dans ce domaine », une constante chez lui, en cette période. Ainsi, en novembre 1946, il considérait que la « perversion des mots » chez « les ennemis de l’humanité, les saboteurs de la science et de la pensée », avait été « l’arme préparatoire du meurtre de masse. »5

    1. 1. Continuité de l’espace idéologique

    Dans ce discours, l’activité métalinguistique d’Aragon se fait volontiers polémique (définition négative) :

    « Quand on prononce le mot culture, il faut s’entendre. La culture n’est pas le rassemblement inconditionné de toutes les activités humaines. Sous les espèces du mot culture, on groupe souvent d’étranges choses. »6

    Pourtant la gravité du ton n’exclut pas une forme de désinvolture ironique, qui peut surprendre :

    « (…) quand nous parlons de culture, nous n’en considérons pas la prédiction de l’avenir par les tarots ou la radiesthésie, comme parties intégrantes et nécessaires. »

    Sous les espèces souriantes de l’évidence, Aragon entend écarter « certaines théories à la mode » sur lesquelles les membres de l’U.N.I. risqueraient de se diviser. On songe bien sûr à l’existentialisme. En mars 1946, Sartre fait paraître L’Existentialisme est un humanisme (Nagel) auquel Jean Kanapa répondra en octobre 1947 avec L’Existentialisme n’est pas un humanisme (Editions sociales « Problèmes »). En novembre 1946, Aragon s’en prenait brièvement à « l’existentialisme jaspérien », c’est-à-dire allemand, avec son « jargon spécial. »7

    Mais surtout, il y a le « splengérisme »8 (sic) réduisant « l’histoire des hommes » à « l’histoire des cultures » qui « aujourd’hui continue à conduire certains esprits vers le fascisme. » Déjà, en novembre 1946, Aragon avait présenté Malraux comme un disciple de Spengler9. D’ailleurs, ici, immédiatement après l’évocation du spenglérisme, Aragon souligne sa distance avec Malraux quant à l’emploi du mot culture.

    A côté des éléments de continuité, du combat contre deux adversaires d’importance inégale (existentialisme, cette fois non nommé ; Malraux pré-fasciste), le tableau idéologique s’est, depuis novembre 1946, légèrement modifié avec la disparition l’univers socialiste, représenté alors, par Jean Guéhenno qui avait le tort de « préférer l’Europe aux nations. »10

    Ce métalangage polémique à propos de la culture se retrouve plus loin, au début de la partie finale du discours, lorsqu’Aragon évoque un réseau de bibliothèques à développer soulignant que cela sera un bien ou un mal selon le contenu de celles-ci :

    « Tout n’est pas la culture, le mensonge n’est pas la culture, (…). »

    En fait, ce développement introduit un catalogue des « erreurs dont l’expérience de nos groupements a montré la nocivité, » erreur qui tient à l’usage d’une « expression qui fait florès », « culture populaire », qui véhicule une opposition injustifiée entre les élites et le peuple et tend à exclure celui-ci de la (vraie) culture11.

    1. 2. Une définition lyrique

    Une fois les repères idéologiques posés, Aragon en vient à sa définition de la culture, assez lyrique et saturée axiologiquement :

    « (…) elle est sur le chemin où les hommes sont engagés dans leur combat pour le progrès et le bonheur12, un trésor de rêves et de travaux, de souvenirs et de découvertes. »

    Puis vient une précision majeure sur le rapport entre culture et territoire :

    « Cette culture a un double caractère : elle est à la fois universelle et nationale. »

    Elle est donc bipolaire :

    - universelle (« internationale ») : « dans certaines parts » comme « le domaine des mathématiques ; »

    - nationale : « le folklore. »

    Au demeurant, après avoir affirmé l’universalité de la culture, scientifique en particulier, Aragon s’empresse d’ajouter qu’il n’est pas « indifférent de rappeler que l’ogive13, que la brouette, que la physique atomique sont nées de têtes françaises. » Bien sûr, chez les Français qui ont « ce sentiment catholique14, ce sens de l’universel », il s’agit là d’une « simple reconnaissance de faits » et non de cette fâcheuse « prétention d’être les promoteurs de toutes choses valables dans le domaine de la culture, qui fut le propre des savants et des littérateurs allemands. »15

    2. « Français, oui ; Tafur, non ! » : une leçon de démocratie

    Illustrant sa volonté de tourner le regard de Paris vers les provinces, Aragon mentionne « tous ces héros locaux »16, citant successivement :

    - un poète, le cherbourgeois Jean Lecat pendu par les Anglais en 1435 ;

    - un héros de la Geste de Charlemagne, Issuré le Renégat qui a donné son nom à la rue de la Tombe Issoire ;

    - les femmes des Flandres de la guerre de Cent ans, « soldates dont l’exemple a été suivi par les femmes de notre pays pendant la Résistance ; »

    au passage, il en profite pour rappeler que « devant la loi » (…électorale) « la femme en France est l’égale de l’homme ; »

    - la « commune de Laon ; »

    - la « commune de Vézelay. »

    2. 1. La fable : une leçon de politique

    Cependant ces deux dernières mentions ne se situent pas dans le registre aimablement anecdotique (… ce à quoi un certain parisianisme réduit volontiers l’érudition locale), loin de là. Elles sont ordonnées à l’introduction d’une dimension politique forte. Tout d’abord, indique Aragon, la connaissance de la « commune de Laon » est nécessaire pour comprendre « l’histoire de notre démocratie », née… en Flandres :

    « c’est des Flandres, de cette partie aujourd’hui française des Flandres, qu’est née non pas seulement la démocratie de notre pays, mais toute la démocratie du monde, tout ce pour quoi des hommes viennent de mourir, qui étaient nos frères de combat.

    Pour saisir la fabrique du sens chez Aragon, on comparera ces deux formules :

    - « la démocratie pour laquelle tant de Français viennent de mourir »17 (28 novembre 1946) ;

    - « la démocratie (…) pour quoi des hommes18 viennent de mourir » (avril 1947).

    Discrètement, par cette substitution généralisante, le discours embraye sur l’actualité internationale, dicible (la Grèce) et indicible (Madagascar). Le 29 mars, avait débuté l’insurrection indépendantiste de Madagascar (29 mars 1947), suivie d’une répression extrêmement dure. Or le ministre de la Défense nationale était François Billoux (PCF).

    Le texte se poursuit en effet par une comparaison avec la Grèce :

    « (…) cette bataille dans laquelle, il faut bien le dire pour être juste, la réaction était représentée par le roi de France qui envoyait en Flandre des armées pour mater la démocratie, comme de nos jours, la réaction fait en Grèce contre les forces du maquis. »

    Petit à petit, les pièces du puzzle s’emboîtent : la « réaction » peut être le fait des autorités françaises, le roi de France comme le président du Conseil Paul Ramadier.

    Pour assurer une interprétation correcte, Aragon prend un second exemple, celui de la « commune de Vézelay », localité connue pour « sa très belle église », (quasi) ignorée en tant que « lieu d’une bataille pour la liberté », mais bien connue aussi parce qu’y « fut prêchée la deuxième croisade. » Par association d’idées, cela fournit l’occasion d’introduire un long développement19 (environ 10% du texte) pourtant présenté comme une « digression » sur un épisode du siège d’Antioche par Pierre L’Hermitte ; ce qui, à première vue, semble s’écarter de la culture, du XXe s. et de la démocratie.

    2. 2. Les valeurs ou l’héritage sélectif

    Or, immédiatement, Aragon souligne l’ambivalence de ces « Croisades qui sont notre patrimoine français » et comportent :

    - des « images » positives « qui montrent nos ancêtres comme des gens audacieux, animés de vertu qui ont duré, se sont transformées, qui subsistent dans notre pays ; »

    - des « images plus discutables, du point de vue de la culture. »

    De plus, quelques remarques jalonnent le parcours comme autant d’indices destinés à aider l’auditeur à y entendre autre chose qu’une simple évocation d’un épisode obscur :

    - « (…), si je vous lisais (…)20 peut-être cela éclairerait-il plusieurs choses que j’ai l’envie aujourd’hui de dire ; »

    - « Pour la compréhension, je vous dirai qu’on appelle toujours en Avignon, les voleurs, des ‘Tafurs’, et le Tafur dont il est question était le roi de la cour des Miracles. »

    Nouvel embrayage discret sur l’actualité (renforcé par l’anachronisme de certaines appellations dans un texte qui focalise sur un mot d’époque, ‘Tafur’) où Aragon manie la litote ironique :

    « A cette époque, déjà, pour les expéditions21 lointaines, on n’envoyait pas que des hommes généreux, audacieux et intelligents. On envoyait aussi la lie de la population, des bandits, des gangsters qui s’appelaient les ribauds, et ceux-ci, sous les ordres parfois de grands généraux, pouvaient, aux yeux d’autres peuples, devenir la raison d’une honte jetée sur le nom français. »

    Enfin, pointe de l’extrait lu par Aragon, l’évocation du cannibalisme des ribauds dont les Turcs avaient empêché le ravitaillement ; ceux-ci jugent donc les ribauds hors humanité et… hors nation française :

    « (…), ils sont dénaturés.

    Ce ne sont pas Français, ce sont vivants mauvais ! »22

    Comment, le cannibalisme en moins, ne pas songer aux parachutistes et aux soldats de la Légion étrangère qui, avec un fort contingent de tirailleurs sénégalais, menaient, au nom de la France, la répression à Madagascar ?

    Ces faits du passé donnent « de grands enseignements très actuels » à Aragon qui conclut à la nécessité d’accepter l’héritage national sous bénéfice d’inventaire :

    « Ce trésor (« de la culture française ») nous apprend, sur nous et sur nos traditions, beaucoup de choses bonnes et mauvaises, et ce sont les bonnes seules que nous entendons cultiver. »

    De l’épisode d’« atroce inhumanité » de la prise d’Antioche et de la « leçon implicite de Richard le Pèlerin » (les Turcs se montrent experts en humanité23), il espère que sera « retrouvée cette vraie tradition française qui, à Paris, comme en chaque point de notre pays, et au-delà des limites métropolitaines de notre pays, dans ces pays24 qui consentent librement à vivre dans l’Union française » permet de se « présenter sans rougir comme des Français et non comme des Tafurs ! »25

    Au-delà, la formule sur l’« atroce inhumanité » vient colorer a posteriori la formule sur Malraux qui n’a pas employé « ce grand mot » de « culture » « au sens humain du terme »26. Ne serait-il pas lui aussi un « Tafur », l’homme qui fut accusé d’avoir subtilisé des statues cambodgiennes ?

    La définition de l’héritage culturel comme la part du « trésor national » assumée, après inventaire, par la génération actuelle aboutit à une conception non réifiante du « trésor national » qui n’est pas sans résonance avec la formule de Malraux, le 21 juin 1936, au congrès de l’Association internationale pour la défense de la culture (Londres)  :

    « (…) l’héritage culturel n’est pas l’ensemble des œuvres que les hommes doivent respecter, mais de celles qui peuvent les aider à vivre. »27

    Cette focalisation sur la sélection nécessaire dans l’héritage tempère le point de vue intégralement national adopté en novembre 1946. Cette insistance sur les valeurs, en avril 1947, s’explique par la volonté de se dissocier d’une politique coloniale dont les pratiques rappelaient le nazisme comme l’expliquait Camus quelques jours plus tard :

    « (…) nous faisons, (…), ce que nous avons reproché aux Allemands de faire. »28

    2. 3. Un héros du présent : le mineur

    Ce panorama serait faussé si l’on omettait de rappeler que, pour Aragon, la culture, c’est aussi une galerie de héros (c’est-à-dire des incarnations de valeurs) passés mais aussi présents. Celle-ci s’est enrichie avec une nouvelle personnage29 typologique, le mineur, incarné par « la plus haute figure de cette région (Nord – Pas-de-Calais), (…) Charles Debarge », jeune résistant (né en 1919), mort après son arrestation fin septembre 1942, futur personnage des Communistes.

    Au congrès de l’U.N.I., Aragon consacre donc une part importante de son discours à préciser le contenu du mot culture, et surtout à mettre l’accent sur la composante axiologique : les valeurs et les héros qui ont fait et font la nation, une nation dont l’histoire s’obscurcit parfois d’ombres qu’il convient d’identifier et de dénoncer aujourd’hui comme hier. La nation n’est pas un héritage à assumer en bloc.

    3. Comment diffuser la culture

    Au-delà des polémiques explicites, des divergences sur la conception de la culture, les trois hommes se différencient par la manière dont ils envisagent la diffusion culturelle :

    - Aragon propose un dispositif, un mode territorial d’organisation de l’U.N.I.

    - Malraux envisage aussi un dispositif, mais différent, et se montre attentif en matière d’images à l’évolution des techniques de reproduction ;

    - logiquement en fonction de sa position, Sartre, lui, ne s’intéresse qu’à ce qu’il considère comme de « nouveaux moyens »30 à la disposition de l’écrivain pour lui permettre d’atteindre le public « virtuel »31, celui qui ne lit guère ici et maintenant.

    Très vite au début de son discours, Aragon le précise, la diffusion culturelle ne doit pas être pensée, comme on le fait habituellement, comme une circulation unidirectionnelle des idées et du savoir du centre vers la périphérie, ou encore du haut vers le bas :

    « Quand on parle de diffusion de la culture, on entend trop souvent par là une diffusion à sens unique. »

    Il conseille d’admettre un « circulation à double sens » et surtout l’existence d’une multitude de « sources » d’une culture qui se transforme localement dans une vision dialectique de l’universel et du singulier, de l’international, du national et du local :

    « L’eau de pluie, des cieux communs à toute l’humanité, sans saveur, comme abstraite, retombe sur un coin de terroir où elle se retransforme, et dont elle prend le goût. »32

    Texte important, on le verra bientôt par l’opposition de l’abstrait et du singulier concret.

    La mise en œuvre du concept de Maison de la Pensée fournit un excellent exemple de décentralisation bien comprise. Grâce à « l’union des forces patriotiques de l’esprit, »33 il y en eut de prototypes à Toulouse et à Lyon, à Marseille et à Saint-Etienne, avant l’ouverture de celle de Paris fin avril 1947.

    3. 1. Des dispositifs culturels

    Dans ces années de l’après-guerre, la question de la diffusion culturelle oriente bien des réflexions et des actions dans deux domaines connexes mais distincts, l’enseignement et la formation des adultes. Qu’il suffise de rappeler que, créée en novembre 1944, et présidée d'abord par le physicien Paul Langevin, puis par le philosophe et psychologue Henri Wallon (1879-1962) la Commission ministérielle d'études pour la réforme de l'enseignement rendit, en juillet 1947, un rapport dit « plan Langevin-Wallon », redéfinissant l’école républicaine et posant le principe d'une éducation populaire accessible tout au long de la vie.

    Organisations intellectuelles et écrivains rivalisent pour imaginer les moyens les plus efficaces pour rendre la culture accessible au plus large public. De même au niveau international, les Etats considèrent la pénétration culturelle comme un élément important de leur stratégie d’influence, tandis que l’UNESCO tente de substituer la coopération à la concurrence.

    3. 1. 1. Le maillage territorial de l’U.N.I.

    Relevant de l’initiative d’un mouvement, le projet de l’U.N.I. est, bien sûr et pour cause, modeste même s’il se veut ambitieux. D’ailleurs l’intérêt majeur du discours d’Aragon réside moins dans les propositions concrètes que dans la philosophie sous-jacente à certaines de ses remarques.

    Un dispositif centré sur le « bourg »

    Pour Aragon, c’est dans la France rurale qu’il faut diffuser la culture ; en priorité, parce que, là, il n’y a rien ou presque :

    « (…), il faut porter la culture dans les bourgs, dans les cantons. »

    L’emploi du mot « bourg » a éveillé, relève-t-il, « un intérêt qui ne trompe point, »34 ce que souligne la reprise, un peu plus loin, de la même idée :

    « Je répète que le mot ‘bourg’, qui depuis hier mène les esprits (et j’en prends à témoin M. le procureur général Mornet, que je vois acquiescer de sa place), je répète que ce mot marque le caractère essentiel du travail qui est devant nous. »35

    La mention d’André Mornet peut surprendre, mais tient sans doute à l’histoire familiale de ce haut magistrat. Né en à La Châtre en 1870, ayant perdu son père deux ans plus tard, il passa son enfance chez son grand-père menuisier à Levroux et aimait à en évoquer le souvenir :

    « (…) c’est dans son atelier, au mur orné d’un portrait de Cabet, où se rencontraient des vétérans de 1848, même de 1830, rêvant du bonheur futur de l’humanité, qu’il reçut ses premières impression. »36

    … à moins qu’elle ne soit destinée à réveiller l’attention d’un personnage connu pour ses assoupissements passagers (ce qui ne serait pas incompatible avec l’hypothèse précédente).

    Pour l’organisation territoriale de l’UNI, Aragon s’inspire des « comités sanitaires cantonaux qui ont été à la base de l’organisation du service sanitaire de tous les maquis de France », comités dont il avait « lancé dans la zone sud le mot d’ordre. » Ces comités réunissaient « les pharmaciens, les médecins, les instituteurs, leurs femmes, les prêtres, la sage-femme, le notaire aussi bien tous ceux-là qui voulaient aider le maquis. » Union des diverses catégories sociales (d’encadrement), ces comités constituaient un « embryon de la vie intellectuelle, qui alors s’identifiait avec la vie du patriotisme »37, mais avaient déjà quasi disparu.

    Le pilier du dispositif est, selon l’idée émise par Jean-Richard Bloch dans un article posthume d’Europe (avril 1947), une « bibliothèque circulante38 » au niveau du canton, c’est-à-dire une mutualisation des ressources :

    « (…) ; autour de cette bibliothèque quelques hommes, s’unissant, pourront ce qu’ils ne peuvent pas séparément réaliser, lire ce qui paraît et le faire lire autour d’eux, s’abonner collectivement à des revues, qu’ils ne pourraient toutes se procurer, et ainsi, ces hommes et ces femmes ne se trouveront plus isolés du mouvement intellectuel qui se fait à Paris, ils y participeront directement. »39

    Le « directement » peut étonner car il semble méconnaître la dimension spécifique de la médiat(isa)tion, ses contraintes. Mais, précisément, on le verra, Aragon entend combattre une vision unidirectionnelle, descendante et condescendante, de la vie culturelle.

    Même si priorité est donnée à l’imprimé (revue, livre), d’autres éléments d’animation de la vie culturelle du petit territoire sont envisagés à titre d’hypothèse pour les « étapes suivantes de ce développement », comme le cinéma et/ou le théâtre (par ordre de difficulté croissante en termes de ressources humaines et économiques) :

    « A côté de la bibliothèque, le club, le ciné-club, quand c’est possible ou le groupe théâtral, les conférences40… »41

    Organiser une communication ascendante

    Face aux thèses de Malraux, de Sartre, ou encore de l’UNESCO, l’originalité d’Aragon réside, en effet, dans son souci de ne pas limiter le regard à la diffusion des produits culturels (communication descendante) et de considérer qu’il peut, qu’il doit y avoir une communication ascendante du savoir et des idées. En d’autres termes, le savoir, la culture ne sont pas produits seulement à Paris mais aussi en province, pas seulement dans les villes mais aussi dans les villages :

    « Diffuser la culture, c’est sans doute lui permettre d’aller des hommes qui la font et dont beaucoup en France vivent à Paris – parce qu’ici sont les grandes écoles, les laboratoires, les musées les plus vastes de notre pays – des hommes qui la font, disais-je, à l’ensemble des hommes et des femmes ; mais c’est aussi discerner ses sources à tous les points du territoire d’où peut jaillir une pensée, et en faciliter l’éclosion. »42

    Tout à sa volonté d’animation du territoire, Aragon souligne que l’asymétrie Paris-province se redouble d’autres asymétries en province : grande ville – petite ville, ville – communes rurales :

    « (…) rien n’est dangereux pour le mouvement de l’esprit comme cette tyrannie de préfecture et de sous-préfecture qui singe la grande tyrannie parisienne, et méprise les bourgades, les cantons. »43

    La figure emblématique de cette préoccupation est l’entomologiste Jean-Henri Fabre44. Aragon donne plusieurs autres exemples de la dynamique de la sociabilité littéraire et culturelle provinciale :

    - la découverte d’une nappe phréatique dans le Vaucluse par « un médecin, avec quelques hommes du maquis ; »

    - un nouveau félibrige dans le nord de la Drôme, issu du « mouvement de Libération nationale », donc loin de celui « de l’autre siècle, accaparé par les hommes de la réaction, par les hommes de l’Action française ; »

    - un autre félibrige dans le Dauphiné qu’il considère avec une certaine hauteur :

    « un félibrige (…) qui, même si les poètes qui le composent ne sont pas de très grands poètes, appelle et réunit les hommes de cette région sur le trésor historique de cette contrée. »45

    La formule traduit bien, au demeurant, la tension constitutive de toute démarche de diffusion des pratiques de production culturelles entre l’évaluation de la production (selon des normes universelles) et l’appréciation portée sur le lien social créé et l’enrichissement culturel d’hommes qui lisent mieux parce qu’ils ont découvert l’écriture.

    Une revue de type nouveau

    « (…) il faut organiser aussi le mouvement ascendant de la culture, des plus petits centres vers les plus grands. »46

    Pour atteindre cet objectif, Aragon propose de lancer une revue de type nouveau qui se substituerait au bulletin de l’U.N.I. réalisé grâce au « dévouement modeste d’Armand Monjo47. »48 Sur le plan économique, ce serait une « revue à bon marché » (20 F.) sur « papier journal » au riche contenu :

    - deux ou trois « articles qui porteront sur les thèmes de discussion essentiels » où sera acceptée « une certaine diversité d’opinion » entre « les forces françaises » afin de « trouver le terrain commun dans la voie du progrès et du bonheur français ; »

    - « un petite nouvelle » ;

    - « un poème » ;

    - une « partie informative. »

    Au lieu de fournir « tous les sommaires des revues qui paraissent », la revue sera « un peu plus critique » que le bulletin, selon deux modalités. Tout d’abord, elle fera un travail de sélection et de hiérarchisation des contenus des autres revues pour « mettre l’accent » « sur les articles qui aident au travail de la nation française vers le mieux être et le mieux faire. » Ensuite, elle comportera une « partie critique » où l’on « dénonce(ra) les fausses manœuvres », où l’on « crie(ra) casse-cou à des gens quelquefois fort bien intentionnés. »

    Une telle revue devrait servir à animer un « réseau de clubs où la vie intellectuelle puisse se développer non comme dans des écoles, mais d’une façon organique, suivant la loi des êtres vivants. »49

    Contre la « bureaucratie de la culture populaire »

    Au début de la seconde partie de sa conférence, Aragon dénonce les dérives qui se produisent sous le drapeau de la « culture populaire, » tant du côté de l’Etat que du côté des organisations satellites du PCF.

    Sous le couvert de la « culture populaire », « conception qui découle de l’utopie ancienne des Universités populaires », se développe « une bureaucratie qui s’est surajoutée à celle de la troisième République, à celle de Pétain », bureaucratie à la philosophie erronée puisqu’« elle a la prétention de porter de haut la culture jusque dans chaque canton. » Et, selon les meilleures traditions, « on a commencé à créer, entre autres, des inspecteurs de cette culture inexistante. » Aragon s’indigne non d’un gaspillage des deniers publics, mais d’une volonté d’encadrement de la jeunesse par l’Etat, qu’il juge une machine de guerre contre les organisations de jeunesse du PCF :

    « Cet appareil (…), qui tend notamment à mettre les loisirs aux mains de l’Etat, contre leurs organisations politiques, est un appareil préfasciste, c’est un appareil qui tend à faire de la culture une chose dirigée. »

    Il en profite donc pour retourner à ses adversaires, en l’occurrence l’hebdomadaire gaulliste Carrefour, l’étiquette de « culture dirigée » qu’on lui objectait fréquemment ; et dire son hostilité à « la direction étatique de la culture. »50

    Aragon entend réserver « l’éducation des ‘larges masses’ comme on dit » aux « agents naturels51 de la diffusion de la culture », aux instituteurs. De même, il s’offusque le « représentant du cercle culturel d’une grande usine » demandant aux intellectuels de se « pencher sur ses camarades. » Et il met en avant deux points :

    - sans base économique, sans production, pas de culture ;

    - les intellectuels sont :

    - « les détenteurs tous passagers » de la culture ;

    - « dépositaires responsables devant nos semblables.52 »

    Enfin il stigmatise une dérive philosophico-idéologique, l’enseignement du marxisme dans le cadre de l’U.N.I. pour deux raisons :

    1° On serait en droit de reprocher à « nos camarades catholiques nombreux dans nos organisations » de vouloir enseigner la religion ; donc de ce point de vue, une forme de neutralité est une condition du compagnonnage.

    2° Le marxisme étant une « science de l’action », il est contraire à son esprit de favoriser un enseignement abstrait53 à des non-marxistes du marxisme en dehors de toute action. »

    D’où la conclusion :

    « Au didactisme qui est un très grand danger pour notre activité, il faut opposer des méthodes qui lient la vie à l’action de nos organisations. »54

    Et de dénoncer un double écueil en matière artistique :

    - intellectualisme : « essayer d’amener le peuple à l’art » en lui présentant « comme absolument indispensables à son éducation artistique les formes d’art que le peuple (…) ne comprend pas ; »

     - ouvriérisme : estimer qu’« un peintre doit naître parmi les ouvriers »55 (Bulletin de l’Association populaire des amis des musées)

    Contre les vedettes

    L’évocation des modalités de fonctionnement du dispositif manifeste un souci d’animer la vie culturelle du territoire local (canton, département) sur la base d’une logique de la proximité qui joue à la fois pour les conférenciers et pour les sujets traités.

    Les conférenciers seront les producteurs et/ou acteurs locaux du savoir56, ces « soldats de l’esprit », qui, historiens locaux ou scientifiques, parleront aussi de leur territoire à ses habitants concernés par leurs recherches (appliquées plutôt que fondamentales) :

    « Pourquoi les géologues qui étudient les terrains d’une région, ne parleraient-ils pas d’abord de leurs découvertes à ceux dont ces découvertes risquent de bouleverser directement les conditions de vie ? »

    Bénéfice secondaire, cela permettra d’invalider un adage venu de l’Evangile de Luc (4,24) :

    « Il n’est pas vrai que nul n’est prophète en son pays. On accepte un peu trop facilement cette vieille et fausse vérité. Il n’est pas vrai que nul n’y est prophète, et je sais ce que je dis… »

    Là encore, on rencontre une attitude très caractéristique de l’écrivain, la confidence suggérée mais retenue (à quelle occasion ? en quoi ?). En l’occurrence, elle contribue à qualifier positivement l’orateur et à suggérer une nouvelle vérité plus stimulante pour le développement culturel local.

    En cohérence avec cette logique de proximité, Aragon déconseille avec force et ironie l’invitation de conférenciers célèbres :

    « On fait venir Un Tel pour parler à Lyon ou à Rouen devant des banquettes ; et, à Lyon ou à Rouen, les braves gens en pleine utopie qui ont entendu le salut que leur a apporté Un Tel mangent de l’argent pour organiser ce désastre et ne recommencent plus ! »

    Pour justifier sa position, il insiste sur la nécessité de créer un public local, « des hommes et des femmes qui ont leur vie intellectuelle à eux », c’est-à-dire d’élever le niveau culturel local de telle sorte que des attentes existent sur des sujets ne pouvant alors effectivement être traités que par des conférenciers de renom :

    « Qu’il s’agisse de poésie ou de sciences, de théâtre ou d’art, il ne faut envoyer des conférenciers, des spectacles ou des expositions que là où il y a des gens qui ont la curiosité, la passion de la vie intellectuelle à eux. »57

    Aragon profite en effet de sa tribune à l’U.N.I. pour conseiller les acteurs de l’éducation populaire et distribuer les blâmes plus que les bons points. L’association « Travail et culture » fait ainsi l’objet d’une mise au point publique qui achève un processus de régulation déjà commencé à huis clos. Au crédit de l’association, sont portés deux éléments :

    - l’organisation pour une soirée du congrès de l’U.N.I. du premier court métrage (7 minutes 38 secondes) d’André Michel (1910-1989), La Rose et le Réséda, « dont je suis innocent, mais que j’ai été heureux d’applaudir ; »

    - « l’art précieux de mobiliser de grands auditoires. »

    Au débit, plusieurs erreurs (politiques) d’appréciation dont le fait d’avoir invité Georges Bernanos, pourtant déjà dénoncé par Aragon, en novembre 1946, pour un discours « dirigé contre la démocratie pour laquelle tant de Français viennent de mourir »58 et son racisme anti-slave :

    « Travail et Culture a eu tort, lorsqu’il a appelé, par exemple, pour parler à la Sorbonne59, un homme comme Bernanos, ennemi de la démocratie, du progrès scientifique, et en fait de l’indépendance nationale. Je le dis avec quelque vérité, sachant d’ailleurs que la direction du T.E.C. a compris cela et approuve ce que je dis. »60

    La critique publique suit l’autocritique.

    Contre l’envahisseur littéraire

    Enfin Aragon dénonce une « propagande effrénée » en faveur d’une littérature anglo-saxonne de nature à ruiner tous les efforts de diffusion de la culture en France. Quelques auteurs sont cités : Henry MiIler, Faulkner, Erskine Caldwell.

    Face à cette invasion, les Français sont en droit de réagir :

    « Nous sommes pris ici entre notre sens de l’universel et notre instinct de conservation. »

    D’autant plus que l’on a à affronter « un puissant impérialisme, (…) un nationalisme actif, lui, qui, dans le domaine de la littérature, comme dans celui du cinéma ou du pétrole, comme dans celui aussi de l’achat des consciences, fait chaque jour de grands pas en avant. »61

    Une « mobilisation » générale

    Alors qu’il s’agit de « refaire et de continuer la France, « mobilisation » est le maître mot pour Aragon qui avait déjà utilisé une métaphore militaire présentant les producteurs locaux de savoir de « soldats de l’esprit » ; mot qui prête à contresens, comme il se voit obligé de le préciser :

    « C’est vraiment de la France qu’il s’agit. C’est bien pour elle que nous sommes ici mobilisés : ce verbe, je l’emprunte à la remarquable intervention de Maître Bayle parlant tout à l’heure au nom de l’U.N.I. de Bordeaux. Le terme de mobilisation, il faut pourtant bien le comprendre. Je ne pense pas que nous demandions à M. Henry Malherbe, directeur de l’Opéra-Comique, d’aller de ses mains porter des pierres d’un endroit à l’autre, dans une brigade de la reconstruction. Nous sommes mobilisés dans notre spécialité. »62

    Il est significatif du contexte de 1947 qu’Aragon se sente obligé de réagir contre une interprétation63 (anticommuniste ? ouvriériste ?) où la « mobilisation » des intellectuels serait le masque d’une rééducation par le travail manuel.

    3. 1. 2. Les maisons de la culture

    L’idée de créer des maisons de la culture remonte à la période du Front populaire ; elle fut élaborée par un petit groupe (dont A. Malraux) autour de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’Etat aux Sports et à l’organisation des Loisirs dans le gouvernement (4 juin 1936 – 22 juin 1937) de Léon Blum. L’objectif était de lever les obstacles à l’accès à la culture : géographique (présence sur tout le territoire) ; économique (gratuité).

    Le 29 décembre 1945, devant l’Assemblée constituante, Malraux, alors ministre de l’Information, avait repris l’idée d’un maillage culturel du territoire ; sans doute une Maison de la culture par département, le musée local servant de base à la maison de la culture :

    « En application d'un programme très ancien puisqu'il avait été établi jadis en commun avec Léo Lagrange, nous voulons que dans chaque grande ville de province le musée, entièrement transformé dans des conditions qu'il serait trop long de développer ici, devienne une maison de la culture de base. »

    L’économie du projet repose sur une extension du dépôt légal afin d’éviter à l’Etat des dépenses d’acquisition des biens culturels devant permettre de constituer les fonds des Maisons de la culture :

    « Par la transformation complète de la législation sur le dépôt légal, (…), nous désirons que, dans chaque musée de province, la totalité des livres, des films et des disques ayant une valeur culturelle soient d'office donnés par la production privée et forment la base d'un élément culturel qui se répandra à travers la France en même temps que les centres de documentation placés sur un plan purement technique en permettront la même diffusion. »64

    Surtout, lors de l’hommage à Léo Lagrange, à la salle Pleyel, le 9 juin 1945, il avait indiqué l’une des caractéristiques les plus fortes du projet, la gratuité pour l’usager :

    « (…) que l’on pût trouver dans n’importe quelle ville de province d’excellentes reproductions des chefs-d’œuvre que l’on pût voir sans payer ; que l’on pût trouver des disques que l’on pût écouter sans payer ; que l’on pût lire des livres de valeur sans payer » ; soit « l’ancien système des bibliothèques municipale » étendu à « la totalité des œuvres humaines » en associant « la France tout entière à cette volonté de culture. »65

    Au cœur du projet se trouvent des reproductions (livres, disques,…), notion centrale pour Malraux, qui a connu le texte capital de Walter Benjamin (1892-1940), L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935) (voir infra).

    Requisit de la démocratie pour le ministre, le projet repose sur la conception d’un droit66 universel de l’homme à la culture :

    « (…) démocratie ne veut pas dire autre chose que la volonté d'un nombre toujours plus grand d'hommes d'accéder à la culture.

    Il ne dépend de personne de faire de tous des hommes cultivés ; mais il dépend de chacun de nous de donner à chaque Français une sorte de droit privilégié d'atteindre à la culture s'il le désire. »

    Quelques mois plus tôt, le 9 juin 1945, lors de hommage à Léo Lagrange, à la salle Pleyel, A. Malraux avait indiqué leur conception partagée de l’action de l’Etat en précisant que la démarche reposait non sur une logique de l’offre (universelle) mais sur une problématique de satisfaction de la demande67 (individuelle) :

    « Il (Léo Lagrange) eût voulu une action de l’Etat par laquelle le chef-d’œuvre, appartenant à l’humanité, fût mis non pas à la disposition de tous, ce qui n’a aucun sens, mais à la disposition de quiconque (et quelle que fût son origine ou sa pauvreté) désirerait le connaître. »68

    3. 2. Les moyens techniques

    Dans les textes que nous avons parcourus, n’existe pas d’attestation de la réflexion sur les moyens techniques de communication auxquels, selon des orientations diverses, s’intéressent Malraux, de façon globale, et Sartre de manière plus analytique. Le but principal de cette rapide présentation est de pointer le fait qu’en France, ce n’est qu’avec un certain retard par rapport aux pays anglo-saxons qu’on a pensé comme relevant de la même catégorie certaines techniques jusque-là examinées isolément.

     

    3. 2. 1. Malraux et la métaphore de l’imprimerie

    En matière de diffusion culturelle, Malraux soulignait, en juin 1945, la conjonction causale entre le politique (« démocratie ») et la technologie (« les découvertes techniques ») :

    « (…) par la démocratie d’une part, et de plus par les découvertes techniques comme le cinéma et le phonographe succédant à l’imprimerie, la culture qu’on le veuille ou non, devient l’apanage inévitable d’un nombre toujours de plus en plus grand d’hommes. »69

    En 1946, Malraux utilise la métaphore de l’imprimerie sans d’ailleurs préciser la technique à laquelle il songe70 :

    « (…) le musée imaginaire. C’est l’ensemble des connaissances que nous apportent, outre les musées, les reproductions et les albums : au début du XXe siècle, les arts plastiques ont inventé leur imprimerie. »71

    La métaphore était déjà employée dans l’article de Commune (septembre 1936) sur « L’héritage culturel. » Analysant l’offre adressée aux hommes qui ont du « temps vide », Malraux établit un constat à la fois social, culturel et économique. Les techniques modernes métamorphosent l’art car elles autorisent une reproduction qui n’est pas affadissement ou dénaturation. Non seulement, elles l’autorisent, mais elles l’appellent. Pour définir cette évolution, Malraux utilise la métaphore de l’imprimerie :

    « Depuis trente ans, chaque art a inventé son imprimerie : radio, cinéma, photographie. Le destin de l’art va du chef-d’œuvre unique, irremplaçable, souillé par sa reproduction, non seulement au chef-d’œuvre reproduit, mais à l’œuvre faite pour sa reproduction à tel point que son original n’existe plus : le film. »72

    Le bouleversement est donc radical, puisque ce qui faisait la valeur (économique) de l’œuvre s’évanouit : la distinction entre l’original et la copie.

    3. 2. 2. De nouveaux moyens : les « mass media »

    Sartre, lui, n’envisage que les moyens techniques à la disposition de l’écrivain ces « mass media » évoqués dans la version anglaise de l’ouvrage du biologiste Julian Huxley (1887-1975), secrétaire général provisoire et bientôt premier directeur général de l’organisation L’UNESCO, ses buts et sa philosophie (1946).

    Dans ce livre qui fit polémique quant à son statut73, Huxley indique quels sont les objets ainsi catégorisés, radio, cinéma, presse populaire (d’où le possible embrayage : vs. élites)

     

    « (…) the media of mass communication – the somewhat cumbrous (lourd) title (commonly abreviated to « Mass Media ») proposed for agencies (moyens), such as the radio, the cinema and the popular press, which are capable of the mass dissemination of word or image »74

    « au moyen des Organes d’Information des Masses, titre assez long et malaisé (généralement abrégé en ‘Information des Masses’) qui a été proposé pour les moyens, tels que la radio, le cinéma et la presse populaire qui peuvent servir à diffuser le mot ou l’image parmi les masses »75

    Au passage, on notera que la traduction française n’adopte pas, même avec des guillemets, l’expression anglo-saxonne. Sartre sera sans doute le premier à le faire dans « Situation de l’écrivain en 1947 » où il parle d’abord de « nouveaux moyens »76 qui permettent d’atteindre l’ouvrier de 1947 :

    « (…) nous connaissons déjà les moyens de l’atteindre : il faut, je le montrerai plus loin, conquérir les ‘mass media’ et ce n’est pas si difficile. »77

    Curieusement, il faut attendre une dizaine de pages pour que Sartre précise et l’origine nord-américaine de ce singulier néologisme et les objets ainsi catégorisés :

    « (…) ils (les « nouveaux moyens ») existent déjà ; déjà les Américains les ont décorés du nom de ‘mass media’ ; ce sont les vraies ressources dont nous disposons pour conquérir le public virtuel : journal, radio, cinéma. »7

    Sans développer ce dernier point, on se bornera à indiquer combien Sartre ici se montre novateur en introduisant dans la langue française et dans le débat intellectuel le thème porteur de la communication de masse79.

    Enfin, on soulignera la différence entre, d’un côté, Aragon et Malraux, préoccupés d’action, imaginant donc des dispositifs et, de l’autre, Sartre qui se situe sur le plan des modes d’action, symbolique, de l’écrivain.

    Conclusion

    Dans ce texte solidement construit, Aragon réussit à adopter la posture d’improvisateur, comme le suggèrent quelques traits :

    - la mention du procureur général Mornet qui semble liée à un hochement de tête approbatif (mais sa présence était hautement prévisible) ;

    - l’usage du terme « mobilisés », justifié comme une réfutation d’un précédent orateur.

    A comparer les types de discours d’Aragon, Malraux et Sartre, on saisit mieux ce qui distingue la manière d’Aragon, à savoir un discours de circonstance caractérisé par :

    - une attitude polémique constante ;

    - une référence explicite et/ou allusive à la conjoncture politique nationale et internationale ;

    - un recours à des évaluations moralisantes ;

    bref, tout ce qui éloigne de la posture de l’intellectuel qui généralise et se tient à distance du moment présent sauf lorsqu’il se mobilise pour une « cause ».

    En même temps, l’une des originalités les plus fortes d’Aragon réside sans doute dans sa capacité à traiter de l’actualité politique sous le masque d’une chronique du Moyen Âge rapportant un obscur épisode des croisades, à s’autoriser ainsi à porter les accusations les plus rudes contre les troupes françaises alors que son parti est encore au gouvernement.

    Sur le fond, son discours comporte un double message :

    - culturel et direct : sur l’organisation de la vie intellectuelle en France ;

    - politique et (pour partie) allusif : essentiellement anti-gaulliste et subsidiairement anti-gouvernemental.

    En cette période de naissance du RPF80 (14 avril 1947), Aragon installe l’équivalence gaulliste / fasciste par des attaques contre des écrivains comme Malraux ou Léon-Paul Fargue, qui écrivait dans « Combats, avec un S, journal de la Milice » et, ayant bénéficié de l’indulgence du CNE (et d’Aragon), eut l’audace de « dénoncer (en 1947) le danger de la politique pour les intellectuels » et de reprendre, ajoute une note81, « la phraséologie du général de Gaulle qui oppose la France et les Partis. »

    Dans le domaine culturel, Aragon prend une posture d’autorité pour :

    - dénoncer et condamner des erreurs d’appréciation et des comportements erronés ;

    - prescrire une organisation territoriale innovante qui garantisse l’émergence d’une authentique vie culturelle jusque dans le plus petit canton de France.

    Son insistance pour développer des réseaux culturels de proximité (vs. les appareils de diffusion) constitue une intuition forte, qui résonne dans l’actualité de 2012.

     

    Bibliographie

    Aragon :

    - « La Culture des masses (ou le titre refusé) », Oeuvre poétique (1946-1952), Livre Club Diderot, 1980, T. XI , p. 41-64

    - « La Culture et sa diffusion », Oeuvre poétique (1946-1952), Livre Club Diderot, 1980, T. XI , p. 65-88

    Albert Camus, « La contagion » (Combat, 10 mai 1947) », Actuelles, in Œuvres complètes, Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », T. II, p. 430.

    André Malraux :

    - « Sur l’héritage culturel », Ecrits sur l’art I (ed. Jean-Yves Tadié et al.), Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 2004,, p. 1191-1199

    - « Hommage à Léo Lagrange » (1945), Essais (Jean-Yves Tadié dir.), Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, p. 332-335

    - « L’Homme et la Culture artistique » (1946), Ecrits sur l’art I, p. 1201-1218.

    - « Discours d’inauguration de la maison de la culture de Grenoble » (3 février 1968), Essais (ed. Jean-Yves Tadié et al.) , Gallimard « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, p. 505-51

    Jean-Paul Sartre :

    - « Présentation des Temps modernes », Situations II (Qu’est-ce que la littérature ?), Gallimard, 1948, p. 9-30

    - « La nationalisation de la littérature » (1945), Situations II, p. 31-53

    - « La Responsabilité de l’écrivain », in Horizons philosophiques à l’origine de l’UNESCO / Visions for UNESCO in its early years, UNESCO « Division de la philosophie et de l’éthique », 1996, p. 29-51

    - « Qu’est-ce que la littérature ? », Situations II (Qu’est-ce que la littérature ?), Gallimard, 1948, p. 55-330

    1 « L’exemple de Zola » (discours de Médan, 1946) et « Adieu à Jean-Richard Bloch », déjà publié dans Europe (mai 1947).

    2 « (…) la nôtre (génération), qui a commencé d’écrire après la défaite ou peu avant la guerre » (J.-P. Sartre, « Situation de l’écrivain en 1947 », p. 235). Ce « nous » inclut aussi Malraux (ibid., n 9, p. 326-327).

    3 « La Tribune des Temps modernes » (octobre-décembre 1947), très rapidement supprimée (voir Simone de Beauvoir, La Force des choses (1963) I, Gallimard « Folio », 2008, p. 193-195).

    4 Jean-Paul Sartre, « Présentation des Temps modernes », p. 13.

    5 Aragon, « La Culture des masses ou le titre refusé », p. 42

    6 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 65.

    7 Aragon, « La Culture des masses ou le titre refusé », p. 53-54.

    8 Sans doute une coquille pour « spenglérisme. »

    9 Ibid., p. 49.

    10 Ibid., p. 57-58.

    11 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 80-81.

    12 La formule est répétée une seconde fois à la fin de la phrase.

    13 Alors que « l’art dit ‘gothique’, à la faveur même de ce mot, avait été pendant un siècle au moins accaparé par nos voisins d’outre-Rhin. »

    14 Héritage « peut-être (…) de l’époque où notre pays était fier de s’appeler ‘la fille aînée de l’Eglise’. »

    15 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 65-67.

    16 Ibid., p. 69.

    17 Aragon, « La Culture des masses (ou le titre refusé) », p. 56.

    18 C’est nous qui soulignons en gras.

    19 Une moitié consiste en une lecture d’un fragment de la Chanson d’Antioche (XIIe s.) du pèlerin Richard.

    20 La parenthèse représente 6 lignes.

    21 Au sens (1500) d’ « opération militaire exécutée au loin » (Alain Rey dir., Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, T. I, p. 763. « Armée expéditionnaire » (1829). Pour l’Indochine, on parlait encore de « corps expéditionnaire. »

    22 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 71-72.

    23 Un peu plus loin, Aragon note : « (…), dans le texte même de Richard le Pèlerin (…) ce sont précisément les Turcs qui donnent la leçon d’humanité et de culture, et non ces Français dont les Turcs disent eux-mêmes que ce ne sont pas des Français » (Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 73).

    24 Là, « les vraies valeurs françaises » se « joignent aux valeurs autochtones de ces pays » (ibid.).

    25 Ibid., p. 72-73.

    26 Ibid., p. 66.

    27 A. Malraux, « Sur l’héritage culturel », p. 1192. Aussi : « L’héritage ne se transmet pas, il se conquiert » (ibid., p. 1198). Et plus tard : « (…), la culture n’est pas une accumulation des valeurs du passé, elle en est l’héritage conquis » (« Discours d’inauguration de la maison de la culture de Grenoble » (3 février 1968), p. 511).

    28 Albert Camus, « La contagion » (Combat, 10 mai 1947) », Actuelles, in Œuvres complètes, T. II, p. 430.

    29 « Exemple moral » et « valeur d’exaltation humaine ».

    30 J.-P. Sartre, « Situation de l’écrivain en 1947 », p. 269.

    31 Voir ibid., p. 290.

    32 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 67.

    33 Ibid., p. 68.

    34 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 74.

    35 Et aussi : (ibid., p. 77-78).

    36 Gaston Albucher, « Discours à l’audience solennelle de rentrée de la Cour de cassation, 2 octobre 1956. »

    37 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 74-75.

    38 « Bibliothèque dont les livres passent aux divers abonnés » (Le Trésor de la Langue Française informatisé).

    39 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 75-76.

    40 Retrouver l’esprit de ces conférences faites au XIXe siècle par l’instituteur (voir, par exemple, Alain Corbin, Les Conférences de Morterolles, hiver 1895-1896 (A L’écoute d’un monde disparu), Flammarion, 2011).

    41 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 76.

    42 Ibid., p. 68.

    43 Ibid., p. 74.

    44 Ibid., p. 73.

    45 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 68-69.

    46 Ibid., p. 77.

    47 Aussi poète, A. Monjo (1919-1998) sera agrégé d’Italien, puis professeur à Paris III.

    48 Ibid., p. 78.

    49 Ibid., p. 78-79.

    50 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 81.

    51 L’usage stéréotypé, en la matière, de la rhétorique de la naturalisation, est particulièrement savoureux.

    52 Ibid., p. 82.

    53 La formule est répétée ensuite : « Non, pas d’enseignement abstrait, mais une vie concrète de l’esprit » (ibid., p. 84).

    54 Ibid., p. 83.

    55 Ibid., p. 84.

    56 « (…) des hommes qui pensent, qui étudient, qui découvrent (…) des hommes qui étudient l’histoire oubliée de ce coin du pays. »

    57 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 76-77

    58 Aragon, « La Culture des masses (ou le titre refusé) », p. 56.

    59 Conférence sur « Révolution et liberté » (7 février 1947), recueillie dans La Liberté pour quoi faire ? (1953). Bernanos dénonce une « civilisation totalitaire et concentrationnaire ».

    60 Aragon, « La Culture et sa diffusion », p. 87.

    61 Aragon, « La culture et sa diffusion », p. 86

    62 Ibid., p. 87.

    63 Les deux hypothèses peuvent coexister ; trancher implique une vaste enquête sur ce thème.

    64 A. Malraux, Discours à l’Assemblée constituante, 29 décembre 1945.

    65 A. Malraux, « Hommage à Léo Lagrange » (1945), p. 334.

    66 L’article 25 de la Déclaration des droits de l’homme de 1946 stipule : « La culture la plus large doit être offerte à tous sans autre limitation que les aptitudes de chacun. »

    67 Vingt ans plus tard, Malraux utilisera la formule de « la culture pour chacun » (« Présentation du budget de la Culture », Assemblée nationale, 27 octobre 1966).

    68 A. Malraux, « Hommage à Léo Lagrange » (1945), p. 334.

    69 A. Malraux, « Hommage à Léo Lagrange » (1945), p. 334.

    70 Sans doute la photographie si on se réfère à W. Benjamin.

    71 A. Malraux, « L’Homme et la Culture artistique » (1946), Ecrits sur l’art I, p. 1206.

    72 A. Malraux, « Sur l’héritage culturel », Ecrits sur l’art I, p. 1193-1194.

    73 Point de vue personnel ou prise de position officieuse puisque sans mandat.

    74 J. Huxley, UNESCO Its Purpose and its Philosophy, p. 58

    75 J. Huxley, L’UNESCO, ses buts et sa philosophie, p. 66.

    76 J.-P. Sartre, « Situation de l’écrivain en 1947 », p. 269.

    77 Ibid., p. 277.

    78 Ibid., p. 290.

    79 En 1960, au sein de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, est créé un Centre d’Etudes des Communications de Masse (CECMAS).

    80 Allusion au général de Gaulle à propos de « la question fondamentale de l’indépendance de notre pays. 

    81 Cette disposition de mise en page ne permet pas de savoir si le contenu de la note a été prononcé le 27 avril ou s’il s’agit d’un ajout en vue de l’édition. Cette note semble justifier le développement sur Fargue qui s’insère mal dans la structure du discours.

    « Louis Aragon, Feu de joie (1920)Soutenance de thèse: Josette Pintuelès »

    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :