•  Georges SEBBAG

     « Philosopher avec Aragon »

    Conférence prononcée le 2 février 2019 lors du séminaire de l'Equipe Aragon "Philosopher avec Aragon".

     

    Aragon philosophe

    En juillet 1909, à l’école Saint-Pierre, Louis Aragon achève sa classe de sixième. Lors de la distribution des prix, il reçoit une anthologie des œuvres de Maurice Barrès par Henri Brémond, qui lui servira de guide ou de memento philosophique. On lui a offert, pour son prix de français, Vingt-cinq années de vie littéraire de Maurice Barrès, un ouvrage de 530 pages, avec une très longue introduction de l’abbé Brémond. Aragon conservera ce livre broché bleu pâle et en gardera le souvenir toute sa vie.

    En février 1922, à la demande du collectionneur Jacques Doucet qui voulait enrichir le rayon philosophique de sa bibliothèque, Aragon et Breton rédigent un rapport circonstancié de dix pages manuscrites sur les ouvrages qui les ont marqués et qui ont joué un rôle déterminant dans leur formation poétique. Le point de départ de leur liste est étonnant et fracassant, car le premier philosophe cité et abondamment commenté n’est autre qu’Emmanuel Kant : « c’est lui, écrivent-ils, qui fut commis à nous sauver ».

    Le 15 avril 1925, dans La Révolution surréaliste n° 3, sous le titre « Idées », Aragon énonce des aphorismes qui seront repris à la fin du Paysan de Paris. En fait, les idées en question, nominalistes et antiréalistes, s’adressent directement à Pierre Morhange, Henri Lefebvre ou Georges Politzer, les jeunes philosophes de la revue Philosophies qui usent et abusent du mot « concret » et du nom de « Dieu », prétendant en particulier qu’on peut décrire Dieu « comme on décrit un arbre ». À quoi Aragon réplique, d’une part : « Le concret c’est l’indescriptible : à savoir que la terre est ronde, que voulez-vous que ça me fasse ? ». Et d’autre part : « Dieu est rarement dans ma bouche. »

    En octobre 1927, sous le titre « Philosophie des paratonnerres », Aragon consacre pas moins de dix pages de La Révolution surréaliste à Héraclite et à Spengler. Sa longue étude, qui témoigne d’une maîtrise des concepts philosophiques, prend appui sur la thèse d’Albert Rivaud Le Problème du devenir et la notion de matière dans la philosophie grecque depuis les origines jusqu’à Théophraste. À cette date, tout en se réclamant d’Héraclite et de Marx, Aragon sacrifie Hegel, apôtre de l’État prussien.

    À eux seuls, ces quatre jalons, l’anthologie des textes de Barrès (1909), le projet par le duo Aragon-Breton d’une bibliothèque philosophique (1922), la bataille de l’esprit entre surréalistes et le groupe Philosophies (1925) et la solide étude d’Héraclite (1927), laissent entendre que le poète Aragon a l’étoffe d’un philosophe. On peut avancer à ce sujet cet indice : quand il publie dans L’Information d’Extrême-Orient du 28 janvier 1924 un article nécrologique sur Maurice Barrès, Aragon est présenté par le journal comme un disciple de Barrès et un « philosophe de grande valeur ».

     

    La formation philosophique d’Aragon

    Quand ils se rencontrent en septembre 1917, Aragon et Breton sont des lecteurs assidus de Maurice Barrès. L’année suivante, ils deviendront des fidèles d’Isidore Ducasse. Le duo Aragon-Breton édifiera son projet philosophique à partir des romans de Barrès et des maximes de Ducasse

    En 1897, Maurice Barrès publie Les Déracinés. Ce roman en partie autobiographique décrit l’effet de sidération du cours de philosophie de Paul Bouteiller sur sept élèves du lycée de Nancy, qui en sortent tout éblouis et étourdis, stimulés et marqués à vie. (Paul Bouteiller a pour modèle Auguste Burdeau, le professeur de philosophie de Maurice Barrès d’octobre 1879 à janvier 1880.) Personnalité républicaine, ce professeur éloquent qui étend son charme et son autorité sur toute la classe, représente, par la vigueur et le contenu de son enseignement, le prototype du philosophe moderne. Bousculant le programme officiel reposant sur les auteurs latins et français, il met l’accent sur les penseurs présocratiques, comme Héraclite, et les philosophes allemands, tels que Kant, Fichte et Hegel.

    Mais les élèves, ayant vu défiler au galop l’histoire de la philosophie, vont ressentir, après l’émerveillement devant cette profusion d’idées, un effarement et une désillusion. Les certitudes des philosophes qui semblaient s’étayer les unes sur les autres finissent par s’effondrer comme un château de cartes. Car tout dans l’enseignement de Bouteiller est fait pour aboutir, via la critique kantienne de la métaphysique, à l’écroulement des certitudes et au chavirement des esprits. Nous ne pouvons jamais dépasser, si ce n’est de façon spéculative, les limites de l’expérience. Le monde, le moi et Dieu sont hors de notre portée. Et c’est Kant, le moraliste, qui sert alors de recours. Le professeur de philosophie, qui avait enthousiasmé ses élèves, pour les plonger ensuite dans le désarroi, leur offre in extremis la loi morale comme planche de salut. Tout le récit des Déracinés sera ponctué par diverses formulations de l’impératif catégorique.

    Dans le sillage de Paul Bouteiller, sept bacheliers de Nancy se déracineront à Paris. Ils y formeront une bande et connaîtront des fortunes diverses puisque deux d’entre eux seront acculés à commettre un crime crapuleux. Tandis que l’un des deux jeunes assassins sera guillotiné, Paul Bouteiller retournera à Nancy pour y être élu député. Tel est, mêlé au fil rouge de la morale de Kant, le fil dramatique des Déracinés.

     

    Chapitre premier des Déracinés. Après avoir jonglé avec diverses antinomies et entraîné ses élèves lorrains dans le « scepticisme absolu », Paul Bouteiller, le 8 janvier 1880, marque un grand coup en commentant la page sublime de Kant affirmant que « deux choses comblent l’âme d’une admiration et d’un respect toujours renaissants […] : le ciel étoilé au-dessus de nous, la loi morale au-dedans. » C’est dans ce contexte, que Barrès compare sa propre génération aux générations précédentes, celle de Théodore Jouffroy qui avait perdu la foi lors d’une nuit d’angoisse et celle d’Ernest Renan qui tentait d’appliquer aux religions une démarche critique ou scientifique. Pour le romancier, l’état d’esprit qu’il partageait avec ses condisciples du lycée de Nancy « n’avait rien de commun avec les angoisses d’un Jouffroy ou les balancements d’un Renan. La grande affaire pour les générations précédentes fut le passage de l’absolu au relatif ; il s’agit aujourd’hui de passer des certitudes à la négation sans y perdre toute valeur morale. »

    Début décembre 1920, Breton note dans son Carnet un propos d’Aragon : « le collectivisme et l’individualisme sans doute ne s’opposent pas », une idée tirée de la plaquette de Barrès De Hegel à la cantine du Nord. Breton inscrit à la même date la phrase des Déracinés sur les générations : « La grande affaire pour les générations précédentes fut le passage de l’absolu au relatif ; il s’agit aujourd’hui de passer des certitudes à la négation sans y perdre toute valeur morale. » Le 20 décembre 1920, dans sa première longue lettre à Jacques Doucet, il déclare : « Je pense d’accord avec Barrès, que “la grande affaire pour les générations précédentes fut le passage de l’absolu au relatif ” et qu’ “il s’agit aujourd’hui de passer des certitudes à la négation sans y perdre toute valeur morale.” […] La question morale me préoccupe. » Cette citation portant sur les générations qui précédaient Barrès et désormais sur les générations qui précèdent Aragon et Breton, sera reprise une troisième fois par Breton, à la fin de son réquisitoire lors du procès Barrès du 13 mai 1921 et une quatrième fois dans La Confession dédaigneuse. Le procès Barrès, où l’auteur du Culte du moi est poursuivi pour attentat à la sûreté de l’esprit, n’est pas un procès dada. Il marque le point de départ de la révolution de l’esprit conduite par le duo Aragon-Breton.

    Le chapitre premier des Déracinés est une mine. De même que Breton est entiché de la phrase sur les générations, Aragon va exploiter la page sublime de Kant sur l’admiration de l’infini en nous et hors de nous, puisqu’il choisit « Le Ciel étoilé » comme titre de chronique dans Paris-Journal en novembre 1923.

    Dans les Pages choisies de Maurice Barrès, l’abbé Brémond met en valeur Les Déracinés et le premier chapitre en particulier. Dans son introduction, il affirme que le véritable héros de Barrès, loin devant Renan, Sainte-Beuve, Taine ou Napoléon, s’appelle Paul Bouteiller. Car Barrès ne doit ses émotions les plus troublantes ni aux poètes, ni à Venise, ni à Tolède mais à sa classe de philosophie où son adolescence s’enivra « d’une poésie qui ressemblait à de l’épouvante ». Selon Brémond, « Bouteiller, son professeur de métaphysique, l’a marqué d’une empreinte que Napoléon, son professeur d’énergie, n’effacera point. » Dans Les Lettres françaises du 16 décembre 1948, Aragon déclare à propos de l’anthologie de Barrès : « La lecture de ce livre fut pour moi un grand coup de soleil, et il n’est pas exagéré de dire qu’elle décida de l’orientation de ma vie. » En 1968, quand il se confie à Dominique Arban, il est toujours hanté par cette anthologie, par Paul Bouteiller et Kant : « Il y avait des choses prises dans toute l’œuvre de Barrès ; parmi les textes qui m’ont le plus frappé, ce passage des Déracinés où, à la rentrée, l’enfant Sturel suit le cours de philosophie de Bouteiller, là où il cite Kant, et la phrase sur “le ciel étoilé”, dont vous retrouverez trace dans un nombre incroyable de mes textes ultérieurs. » Disons enfin qu’on trouve dans cette anthologie une page relative aux années de collège de Barrès, dans laquelle ce dernier accorde rétrospectivement un rôle formateur et consolateur à une anthologie des prosateurs du XIXe siècle, un « gros volume bleuâtre ». Or, à cette anthologie chérie par le jeune Barrès répondra « le livre broché bleu pâle » reçu comme prix et adulé toute sa vie par Aragon.

     

    Aragon philosophe incompréhensibiliste ?

    En avril et en mai 1919, Breton publie Poésies I et II dans Littérature. Les surréalistes vont beaucoup méditer la sentence « Il n’y a rien d’incompréhensible » mais aussi ce passage : « Les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. La philosophie, ainsi comprise, englobe la poésie. La poésie ne pourra pas se passer de la philosophie. La philosophie pourra se passer de la poésie. » Le duo Aragon et Breton, redevable envers Maurice Barrès de sa formation philosophique, élabore un projet philosophique sous l’impulsion d’Isidore Ducasse. Dans Littérature n° 13 de mai 1920, sous le titre « Moi », Aragon corrige à sa manière la formule de Ducasse « Il n’y a rien d’incompréhensible ». Sous couvert d’un manifeste dada, il développe une conception solipsiste assez proche de l’idéalisme de Berkeley, Fichte ou Schelling. Ce texte qui sera inséré dans Les Aventures de Télémaque peut être résumé en quatre points :

    1. « Tout ce qui n’est pas moi est incompréhensible. »

    2. « Il n’y a que moi au monde […] »

    3. « Je porte dans mon gousset gauche mon portrait très ressemblant : c’est une montre en acier bruni. Elle parle, elle marque le temps, et elle n’y comprend rien. »

    4. « Tout ce qui est moi est incompréhensible. »

    Aragon se définit en somme comme « incompréhensibiliste ». Or comme s’il en avait eu l’intuition, il se met au diapason d’Isidore Ducasse qui en 1864-1865, en classe de philosophie au lycée de Pau, avait inscrit sur la page de garde d’un livre de morale (Esquisses de philosophie morale de Dugald Stewart), cette mention plutôt inattendue : « Ducasse philosophe incompréhensibiliste ». Cette mention, inconnue des surréalistes, a été découverte en 1994 par le ducassien Jean-Pierre Lassalle. Chez Ducasse, tout se joue entre l’incompréhensibilisme des Chants de Maldoror et le compréhensibilisme, le « il n’y a rien d’incompréhensible » de Poésies. Ce clivage présent chez Ducasse comme chez Barrès, est constitutif du projet philosophique surréaliste ; on le perçoit dès le premier message automatique entendu par Breton, « Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre » comme dans la formule des Déracinées adoptée par Aragon et Breton : « il s’agit aujourd’hui de passer des certitudes à la négation sans y perdre toute valeur morale ». Le duo Aragon-Breton mettra le monde extérieur à l’épreuve du doute. Il affichera un antiréalisme dans le Manifeste du surréalisme, Une vague de rêves, l’Introduction au Discours sur le peu de réalité ou Le Paysan de Paris. Son idéalisme absolu oscillera alors entre l’immatérialisme de Berkeley, l’idéalisme magique de Novalis et l’idéalisme transcendantal de Schelling. Le duo penchera aussi du côté du sensualiste et nominaliste Condillac.

    Aragon a au moins retenu de son professeur de philosophie Pierre Tisserand que le syllogisme est un raisonnement à deux prémisses débouchant sur une conclusion. Avec les quatre propositions existantes, l’universelle affirmative (A), l’universelle négative (E), la particulière affirmative (I) et la particulière négative (O), on peut dresser un tableau exhaustif des 64 modes du syllogisme dont on ne retiendra au bout du compte que les modes concluants (sachant qu’il existe aussi quatre figures). Dans Littérature de juin 1920, alors qu’il recense Poésie Ron-Ron de Picabia, Aragon aborde à brûle-pourpoint la question du syllogisme et dresse justement ce tableau des 64 combinaisons possibles, en prenant soin de noter les modes concluants en italique (AAA, AAI, AEE, AII, AOO, EAE, EAO, EIO, IAI, OAO). Et il en tire ce sublime aphorisme : « La raison n’a que quatre voyelles ».

    Aragon cependant ne jette pas le bébé Philosophie avec l’eau du bain rationaliste. En juillet 1925, il publie « Note sur la liberté » dans La Révolution surréaliste. Il est familier de Schelling, alors que de son côté, Georges Politzer achève de traduire Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine. Aragon souligne la solide intrication des concepts de liberté et de système philosophique : « Là où il n’y a pas de système philosophique, le mot liberté devient insensé. Qu’on me montre, au vrai, ce point de l’esprit qui ne suppose pas un système philosophique. Et je dirai plus : là même où il y a un système philosophique, et n’importe quel système, et un système nouveau que je n’ai point envisagé, là encore le mot liberté prend un sens, et pas n’importe quel sens, un sens toujours le même, unique, parce que n’importe quel système n’est jamais, (si contraire en apparence qu’il lui soit,) qu’une élaboration de l’idée, une idéation, suppose donc au-delà des suppositions le système idéaliste, et ses développements, ses retours, ses solutions, où apparaît dans le jour de l’idée, l’idée de la liberté, qui est la liberté même. » Puis ouvrant une parenthèse, Aragon poursuit dans sa lancée et maintient sa foi en la nécessité de l’idéation et d’un idéalisme absolu : « (Remarquez que raisonnant ainsi pour chaque idée, j’affirme qu’il n’y a pas d’autre système philosophique que l’idéalisme, ou qu’il faut que les mots ne portent plus sens, et alors taisez-vous.) »

    Aragon nominaliste absolu

    Dans Une vague de rêves, Aragon met d’emblée l’accent sur ce moment singulier où la machine intellectuelle patine, les instruments de perception déraillent, le système mnésique défaille, où tout se dérègle. Il n’y aurait rien de plus exaltant, selon lui, que ce moment de perte, de déprise, de vertige. Un moment égarant qui aurait son équivalent dans l’invitation au suicide. En perdant le fil de sa vie, Aragon découvre une durée interstitielle logée dans son moi et qui outrepasse son moi : « Alors je saisis en moi l’occasionnel ». Et il en conclut : « l’occasionnel c’est moi ».

    Fort de cette affirmation, « l’occasionnel c’est moi », Aragon peut passer au crible les pratiques philosophiques. Il décèle dans la spéculation la plus pure l’existence d’un axiome dérobé à un système oublié. Les philosophes auraient plus ou moins divagué et n’auraient jamais rien construit d’entièrement rationnel et neuf. Ils ont toujours pillé quelque principe chez des penseurs antérieurs. C’est pourquoi ils se contentent de vérités partielles. Après cette mise au point, Aragon énumère les trois adages ou principes philosophiques qui alimentent les croyances de ses contemporains.

    Premier adage, la formule spinoziste « la tendance de tout être à persévérer dans son être ». Aragon éclaire la formule en indiquant que la vie ne se perpétue pas en se différenciant continûment et que la mort ne se répand pas en se répétant indéfiniment, mais que ce sont les rêves ou les illusions qui déferlent et se relaient par vagues.

    Deuxième adage, « l’expression péjorative “entaché de finalisme” », une formule d’attaque servant à terrasser n’importe quel adversaire. En citant l’adage, Aragon ne pense pas honorer le providentialisme ni même la théorie de l’harmonie préétablie de Leibniz reprise par Ravaisson, il entend se démarquer des idées matérialistes qu’il juge dominantes, oppressantes ou encombrantes.

    Troisième adage, cette phrase plaisante par laquelle démarre toute rumination intellectuelle : « Écartons un instant le voile des mots. » Aragon vise ici George Berkeley et son héritier Henri Bergson. Il s’accorde en fait avec Berkeley pour dire que les mots qui se rangent sous la bannière des idées abstraites ou générales sèment la confusion et nous éloignent du même coup de la langue commune et du sens commun.

    En résumé, à la persévération de l’être, Aragon oppose l’évanouissement de l’existence ou le moi occasionnel. Aux mécanistes qui n’ont que mépris pour le finalisme, il réplique que lui-même n’éprouve jamais autant l’intensité de l’existence que lorsque son « esprit se déprend un peu de la mécanique humaine ». Quant au voile des mots, qu’il ne confond pas avec le voile des apparences, Aragon entend le subordonner au principe purement nominaliste « Il n’y a de pensée que dans les mots ».

    Aragon déblaye les notions philosophiques qui font obstacle à la découverte du concept de surréalité. L’esprit n’a pas affaire à des choses, comme le croient les réalistes. L’esprit saisit une multitude de relations, dont celle de réalité. Il saisit surtout d’autres relations comme « le hasard, l’illusion, le fantastique, le rêve », qui peuvent être rangées sous le concept de surréalité. La surréalité est cette expérience de l’occasionnel ou du sans fil de la vie éprouvé par un je transcendantal découvrant qu’une parole sourd du sommeil, que des images affluent sous la vitesse de l’écriture, que l’on peut prophétiser plongé dans le sommeil ou les yeux grands ouverts, que tout paraît transfiguré en déambulant dans la ville et en errant sur les routes, qu’on assiste alors à d’étranges coïncidences, qu’un simple récit de rêve peut ressembler à du jamais vu et du jamais entendu, et enfin que toutes les inventions, des plus techniques aux plus anodines, possèdent le décoiffé du rêve et la désinvolture de l’humour. La surréalité n’est pas le terme ou la synthèse d’un processus réel ou rationnel. Le surréel se démarque autant du réel que de la raison. La surréalité est plutôt une idéalité. C’est la découverte d’une « matière mentale » étrangère à la pensée rationnelle. L’antiréalisme et l’antimatérialisme qu’Aragon partage avec Breton le mettent sur la voie de Berkeley. Aragon décèle dans la « matière mentale » l’expression même du vocabulaire, la puissance du langage et de l’écriture. La pensée ne prend pas sa source dans la raison mais dans les mots : « il n’y a pas de pensée hors des mots, tout le surréalisme étaye cette proposition. »

    Aragon peut sortir de sa poche le concept de nominalisme absolu. Après avoir noté que l’expérimentation surréaliste rendait indiscernables la veille et le sommeil, la sensation et l’hallucination, la matière et l’image, Aragon en vient à l’activité de l’esprit consacrée aux idées et aux mots. Il détecte alors le pouvoir des mots sur les idées. D’habitude, les mots sont subordonnés aux idées, parfois même on les subordonne aux choses. Pour leur part, les surréalistes découvrent à l’œuvre dans la « matière mentale » toute une matière verbale. D’où cette phrase d’Une vague de rêves qui dit l’engagement des surréalistes en faveur d’un nominalisme très proche de celui de Berkeley : « Le nominalisme absolu trouvait dans le surréalisme une démonstration éclatante, et cette matière mentale dont je parlais, il nous apparaissait enfin qu’elle était le vocabulaire même ». Pour Aragon, les images contiennent le secret des choses. En quoi, il est idéaliste. Mais, de cette pensée par images, ce sont les mots qui en détiennent la clef. Ce en quoi, Aragon est un nominaliste absolu. Une vague de rêves, dont le lyrisme n’étouffe pas la réflexion, est un essai philosophique montrant ou démontrant que nous pensons ou éprouvons le monde à travers des images concrètes, des images qui sont l’œuvre concrète du langage.

    Le songe du métaphysicien

    « Le Songe du Paysan », le finale du Paysan de Paris, est un morceau de choix philosophique. Aragon prend comme point de départ ce constat : « Il y a dans le monde un désordre impensable ». Traduction : « le monde est un vaste bordel ». Pourquoi Aragon a-t-il commencé sa méditation métaphysique par l’idée de désordre ? Il a sans doute voulu prolonger la longue citation de Kant sur le cinabre tantôt rouge tantôt noir en marquant bien que le philosophe, raisonnant comme un homme ordinaire, n’a pas su affronter l’à vau-l’eau du divers sensible et qu’il s’est même résolu à crier : « Ce sera moi ou le chaos ! ». Après avoir réhabilité l’idée de désordre, Aragon s’attaque à l’idée de Dieu, ajoutant son grain de sel à l’enquête sur Dieu de la revue Philosophies. L’idée de Dieu n’est nullement un principe métaphysique ; elle est le produit d’une défaillance psychologique due à la paresse ou au renoncement. Aragon verse ensuite une douche froide sur le système hégélien. Comme il garde en tête l’idée classique que la logique n’est qu’un auxiliaire, il pointe l’hypertrophie logique de la dialectique hégélienne. Aragon peut alors définir l’objet de la métaphysique. Il promeut l’intuition intellectuelle et défend mordicus la discipline métaphysique : « La notion, ou connaissance du concret, est donc l’objet de la métaphysique. C’est à l’apercevoir du concret que tend le mouvement de l’esprit. On ne peut imaginer un esprit dont la fin ne soit pas la métaphysique. »

    Aragon confesse que le procès de sa pensée et le cours de sa vie amoureuse sont concomitants. Quand ses amis surréalistes ont senti qu’il traversait une mauvaise passe, ils n’ont pas compris qu’il était dans une impasse philosophique : « Ils n’ont jamais soupçonné que ce fût le manque de perspective métaphysique qui me confondait à ce point. » Mais jusqu’où la marche de son esprit a-t-elle conduit l’apprenti philosophe ? Cela l’a mené à la sphère de la notion, mais une notion qui se nomme image et se situe aux antipodes de la science et de la logique. L’image n’a rien à voir non plus avec le réel, produit d’un sentiment illusoire ou d’un jugement abstrait. En un mot, l’image est concrète ou du moins elle est « la plus grande conscience possible du concret. » D’ailleurs on ne pense que par images. L’imagination déborde l’intelligence. Certes, les images qu’on emploie habituellement ont un faible pouvoir de concrétion. Mais il n’en va pas de même avec l’image poétique ou surréaliste que l’esprit imagine, délivre ou invente. Mieux encore, « l’image est la voie de toute connaissance. » L’image possède un statut au moins égal à celui de l’idée, ce qui garantit son mode de développement et sa valeur noétique. Aragon affirme alors sans ambages que l’image « est la loi dans le domaine de l’abstraction, le fait dans celui de l’événement, la connaissance dans le concret », énonçant là un théorème préfigurant la longue série d’aphorismes par laquelle s’achève le Songe du Paysan.

    Chez Aragon, intuitionnisme et solipsisme se conjuguent avec un nominalisme absolu : «  le fait n’est point dans l’objet mais dans le sujet : le fait n’existe qu’en fonction du temps, c’est-à-dire du langage. » Au fond, la méditation du métaphysicien Aragon, commençant par l’idée de désordre, a un léger accent bergsonien. Dans sa volonté de ruiner l’idée de Dieu, elle entend moquer les petits copains de Philosophies. Quand elle fait le tri entre Emmanuel Kant et Auguste Comte, elle adresse de grands coups de chapeau à Emmanuel ainsi qu’à Schelling. Mais surtout elle se démarque de Hegel en tirant à vue sur sa logique dialectique, tout en lui empruntant des mots et des tics. Comment expliquer le débordement d’amour pour la métaphysique ? Éros philosophique ou amour éternel d’une femme ?  Il s’agit en fait d’honorer la « métaphysique », non le mot consacré des métaphysiciens mais le mot sacré de Giorgio de Chirico, qui a peint sur la toile des épures de rêve, des images hallucinatoires et concrètes.

    La raison n’a que quatre voyelles. Elle ne peut égaler le nominaliste absolu qui fait vivre et mourir sous nos yeux trois noms significatifs. En jouant des soufflets d’un accordéon bleu sur lequel s’étale le mot « PESSIMISME », Aragon donne à lire toutes les versions possibles du mot « PESSIMISME », complet ou incomplet, avec voyelles ou non, avec consonnes ou non. Quant au mot « ÉPHÉMÈRE », cette divinité polymorphe aux syllabes prophétiques, Aragon pastichant Desnos parodiant Duchamp y découvre les accents mêmes de la modernité : « ÉPHÉMÈRE / F.M.R  / (folie – mort – rêverie) / Les faits m’errent / […] ». Enfin, quand chacun des trois couplets de la fable « Les Réalités » s’achève sur le vers : « La ré la ré la réalité », tandis que le coda déconstruit le mot et déclare la chose abolie : « Ité ité la réa / Ité ité la réalité / La réa la réa / Té té La réa / Li / Té La réalité / Il y avait une fois la RÉALITÉ », on peut penser qu’un coup fatal est porté à la fable de la réalité.

    Georges Sebbag

     

     

     

    Lectures utiles

    Georges Sebbag, Potence avec paratonnerre, Surréalisme et philosophie, Hermann, 2012.

    Georges Sebbag, Philosophies surréalistes, Nouvelles éditions Place, 2107.

    Luc Vigier, « Métaphysique du surréalisme » [recension de G. Sebbag, Potence avec paratonnerre], La Nouvelle Quinzaine littéraire, n° 1183, 16 novembre 2017. 

     

     

     

     

     

     


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  • Séminaire du 2 février 2019: "philosopher avec Aragon"


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  • Précision: la date de 1983 indiquée ci-dessous pour Les Chambres est celle de la réédition chez Messidor. La publication initiale date de l'automne 1969 (EFR, collection "La Petite Sirène")

    Séminaire du 8 décembre 2018: Les Murs de la rue de Varenne

     

     


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  • CALENDRIER PROVISOIRE :

    Vendredi 10 août
    Après-midi:
    ACCUEIL DES PARTICIPANTS

    Soirée:
    Présentation du Centre, des colloques et des participants


    Samedi 11 août
    Matin:
    Daniel BOUGNOUX: Vivre avec Aragon
    Luc VIGIER: Aragon ou l’écriture dessinée

    Après-midi:
    Jean ARROUYE: Appropriations romanesques de la peinture
    Elza ADAMOWICZ: Le collage ou la contradiction dans le réel
    Johanne LE RAY: Aragon, au risque de la croyance

    Soirée:
    Cabaret Aragon, par Liselotte HAMM & Jean-Marie HUMMEL (La Manivelle), avec Daniel BOUGNOUX


    Dimanche 12 août
    Matin:
    Georges SEBBAG: Aragon prend congé et revient saluer
    Henri BÉHAR: Aragon, la machine au défi

    Après-midi:
     Louise MAI: La loi, le moi et l’infini: pour une éthique du sujet aragonien
    Emmanuelle ROIRON: Le rire d'Aragon [texte lu]


    Lundi 13 août
    Matin:
    Jean-François RABAIN: Blanche, entre mémoire et oubli
    Alice EL GHABA-ETIENNE: L'enchantement de la langue

    Après-midi:
     Anne SZULMAJSTER-CELNIKIER: Aragon linguiste
    Wolfgang ASHOLT : Aragon et l'Allemagne

    Soirée:
    Cabaret franco-allemand, par Liselotte HAMM & Jean-Marie HUMMEL (La Manivelle)


    Mardi 14 août
    Matin:
    Maryse VASSEVIÈRE: Encore une fois Les Communistes ou la fin du grand récit
    Aurélien D'AVOUT: L’immersion dans l’apocalypse. Lecture croisée des Communistes d’Aragon et du film Dunkerque de Christopher Nolan

    Après-midi:
    DÉTENTE


    Mercredi 15 août
    Matin:
      Robert HORVILLE: Aragon/Ferré, deux conceptions croisées de la mise en musique des poèmes
    Alice LEBRETON: Les collages dans le processus de création d'Aragon et dans la politique éditoriale des "Lettres françaises" (1965-1969)

    Après-midi:
    Stéphane HIRSCHI: Aragon: le sans-père
    Francisco FERREIRA: "Le biseau des baisers": Aragon godardisé
     
    Soirée:
    Aragon dans ses lettres vives, lectures par  Luc VIGIER


    Jeudi 16 août
    Matin:
    Edouard BÉGUIN: La vie de "l'homme écrit"
    Claude ADELEN: L'amer, l'amer toujours recommencé

    Après-midi:
    Velimir MLADENOVIĆ: Elsa Triolet et la Yougoslavie
    Julie MORISSON: Aurélien à la lumière de Swann [texte lu]
    Jean-Luc STEINMETZ: Entre Valère Novarina et Aragon


    Vendredi 17 août
    Matin:
     Daniel BOUGNOUX & Luc VIGIER: Conclusions générales

    Après-midi:
    DÉPARTS

    RÉSUMÉS & BIO-BIBLIOGRAPHIES :

    Elza ADAMOWICZ: Le collage ou la contradiction dans le réel
    Roman, tragédie, drame?  Le discours d’Aragon sur le collage prend des allures de récit théâtral, avançant à coup d’oppositions (collage cubiste contre surréaliste, poétique contre politique) et de contradictions (collage assimilé au merveilleux ou mis au service du réel, considéré comme simple jeu sans conséquence ou "test significatif de ma propre aventure spirituelle"). Et pourtant à partir de ces contradictions, de ce disparate, Aragon cherche à fabriquer une continuité, un "roman" dont les protagonistes — Max Ernst, John Heartfield ou Jiri Kolar –— marqueraient les étapes de son parcours esthétique et politique. Notre but est de démonter les mécanismes de ce roman, l’histoire du collage constamment réécrite, pour montrer comment le collage est instrumentalisé, subordonné à l’itinéraire idéologique d’Aragon.

    Elza Adamowicz est professeure émérite à Queen Mary University of London. Elle a publié de nombreuses études sur l’avant-garde européenne, Dada, le Surréalisme, et le livre d’artiste.
    Publications:
    Surrealist Collage in Text and Image: Dissecting the Exquisite Corpse (1998, 2004).
    Ceci n’est pas un tableau: les textes surréalistes sur l’art (2004).
    Dada and Beyond (co-édition 2 vol. 2011, 2012).
    Dada Bodies: between battlefield and fairground (à paraître en 2018).
    Recherches actuelles:
    Un ouvrage sur André Breton et les arts visuels (Reaktion Press).


    Claude ADELEN: L'amer, l'amer toujours recommencé
    L’intervention comprend trois parties autour d’un thème qui est, selon son titre ("Une chose de caractère intime"), celui du traumatisme de l’abandon, lequel plonge profondément dans l’inconscient d’Aragon. Au-delà du fameux "mentir vrai", sous l’exaltation de l’amour, l’utopie politique (l’avenir de l’homme) on peut entrevoir la partie immergée de l’iceberg. Sous le bel canto (le lyrisme du désastre), sous la métaphore du théâtre ("Théâtre de l’insomnie") et dans les grands livres de poésie des années soixante, se cache "un mal inguérissable", un profond désespoir, un secret inavouable. Tous les grands poèmes d’Aragon sont des poèmes "à crier dans les ruines".

    Claude Adelen est professeur de Lettres Modernes en région parisienne, à la retraite, réside à Montpellier. Ses premiers poèmes ont été publiés dans Les Lettres françaises, en 1969, à l’initiative d’Elsa Triolet et d’Aragon. Il est membre du comité de rédaction de la revue Action poétique de 1971 à 2013, date à laquelle cette revue a cessé de paraître. En tant que critique de poésie, il collabore à La Quinzaine littéraire, la NRF, Europe. Ses chroniques de poésie publiées dans Action poétique depuis 1987, ont été rassemblées en 2004 dans l’Émotion concrète (éditions Comp’Act). Il a été secrétaire général de la Maison des Écrivains à Paris de 2004 à 2008.
    Publications (Poésie):
    Légendaire, EFR. coll. "Petite Sirène", 1977.
    Intempéries, Ipomée, 1989.
    Le nom propre de l’amour, Le cri et J. Darras 1994.
    Aller où rien ne parle, Farrago, coll. "Biennale internationale des poètes", 2001.
    Soleil en mémoire, Dumerchez, 2002, Prix Apollinaire.
    D’où pas même la voix, Dumerchez, 2006, Prix Louise Labé.
    Légendaire, Auto-anthologie, Flammarion, 2010, Prix Théophile Gautier de l’Académie Française.
    Obligé d’être ici, Obsidiane, 2012.
    L’Homme qui marche, Flammarion, 2015.
    (À paraître, en mai 2018, chez Obsidiane) "Je déteste les dieux qui n’ont pas mal aux pieds" (Variations Hugo).


    Jean ARROUYE: Appropriations romanesques de la peinture
    D'Anicet ou le Panorama, roman à Matisse, roman, en passant par La Semaine sainte, Aragon a diversement utilisé sa connaissance de la peinture et des peintres pour enrichir sa création romanesque quand il n'en a pas fait la substance même de celle-ci. La communication étudiera les différents modes d'évocation des peintres et de la peinture, les rôles qui leur sont impartis dans l'intrique, la nature de la fonction qu'ils remplissent, anecdotique et dramatique, ironique et emblématique ou exemplaire et morale, le statut de la peinture qui en découle et la relation poïétique qui lie roman et peinture.

    Jean Arrouye est professeur émérite de l'Université d'Aix-Marseille et sociétaire de l'Association Internationale des Critiques d'Art. Ses écrits portent sur la littérature des XXe et XXIe siècles, la peinture, contemporaine et médiévale, et la photographie, ainsi que sur les rapports entre textes et images. Il a été membre du groupe de recherches aixois étudiant l'œuvre d'Aragon sous la direction de Suzanne Ravis.

    Wolfgang ASHOLT: Aragon et l'Allemagne
    "La culture allemande [qui] constitua l’un des aspects de la formation intellectuelle d’Aragon" (Annick Jauer) ne sera pas envisagée dans son ensemble mais à partir de quatre situations-clés: la rencontre avec les réalités sociales et politiques allemandes en 1918/19 ainsi que lors du séjour berlinois en 1922; l’anti-fascisme d’avant 1940 et surtout la "Reconnaissance à l’Allemagne" en 1939; les conséquences de l’expérience de l’occupation dans L’Enseigne de Gersaint en 1945 et le sort du "héros tragique du réalisme" (Florian Gödel) avec la réception dans les deux Allemagnes jusqu’à la "redécouverte" de l'Aragon surréaliste dans les deux pays au cours des années 1970. Au-delà de la diachronie, l’importance de la relation avec la culture allemande trouvera sa conclusion avec la tragédie du "vent interminable de l’Histoire" dans le poème "Hölderlin" de 1967, dépassant largement les influences d’une culture nationale.

    Edouard BÉGUIN: La vie de "l'homme écrit"
    "Aragon vivant": cet intitulé invite à envisager la survie de l'œuvre de l'écrivain dans l'intensité du vivre. Faire survivre cette œuvre, cette tâche qui incombe à la postérité des lecteurs, ne consisterait pas à la classer, à la fixer, à la faire résister à l'épreuve du temps mais à activer les ressources de vie qu'elle recèle, pour assurer sa transformation, son renouvellement, son maintien en devenir. En préalable à une telle entreprise, il semble utile de se demander comment celle-ci s'accorde avec l'œuvre elle-même. Dans cette perspective, on se propose d'examiner la façon dont Aragon a conçu l'articulation du vivre et de l'écrire. L'investigation, tout en parcourant la totalité de l'œuvre, se fera sous le signe du "concept" de "l'homme écrit" qu'Aragon a mis en circulation dans Théâtre/Roman, son "dernier roman", ce texte testamentaire où l'écrivain s'affronte à la question de sa survie.

    Edouard Béguin, professeur agrégé honoraire de l'Éducation nationale, a été le premier président de l'Équipe de Recherche Interdisciplinaire sur Louis Aragon et Elsa Triolet (ERITA). Il est l'auteur d'une thèse soutenue en 2002 à l'Université Lyon 2 et intitulée Faire œuvre - Le problème de l'invention dans l'oeuvre d'Aragon.

    Henri BÉHAR: Aragon, la machine au défi
    Oui, j’ai connu Aragon vivant, si c’est là le critère auquel il faut répondre pour s’exprimer au cours du présent colloque. Je figure même, par métaphore, dans l’un de ses romans, Blanche ou l’oubli. Mais son œuvre, je la connaissais bien davantage, d’une façon traditionnelle, dirais-je, jusqu’au jour où je l’ai abordée d’une manière toute différente grâce à la saisie numérique que mon frère opéra de l’ensemble intitulé L’Œuvre poétique d’Aragon, et aux diverses analyses, d’ordre mathématique, auxquelles je la soumis, dont je donnai quelque aperçu au colloque de Reims. Il est étrange que cet auteur, si curieux de la recherche qu’on pourrait entreprendre sur ses écrits, au point d’en léguer une partie, considérable, au CNRS, n’ait guère fait l’objet de ces travaux monumentaux auxquels se sont livrés divers chercheurs sur les œuvres de Flaubert, Proust ou Zola, en ayant recours à la machine. En l’attente d’une telle somme, mon propos sera tripl: 1) déterminer la valeur exacte que l’auteur accordait aux deux concepts employés tour à tour par les organisateurs; 2) me livrer à un examen critique des études assistées par ordinateur sur le corpus aragonien et, réciproquement, voir ce que des approches traditionnelles gagneraient à s’appuyer sur des analyses computationnelles; 3) voir, enfin, comment l’œuvre d’Aragon, par certaines subtilités échappant à l’esprit de géométrie, met la machine au défi de l’interpréter totalement.

    Daniel BOUGNOUX: Vivre avec Aragon
    J’aurai au cours de ma vie beaucoup fréquenté Aragon, à travers l’édition de cinq volumes de ses romans dans la Pléiade notamment, qui ont fait de cet auteur ma véritable université. Je voudrais donc réfléchir à ce qu’il m’a vraiment appris, aux ressources d’énergie intellectuelle et morale, de courage, d’invention qu’il peut nous prodiguer si nous le lisons bien. Mais réfléchir aussi, dans les parages de François Jullien, au vers fameux "Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard": que veut dire "apprendre à vivre", est-ce bien concevable? Nous, qui faisons profession d’enseigner, qu’aurons-nous vraiment transmis aux jeunes gens qui nous ont écoutés pendant quarante ans disserter des œuvres? Mais encore, question médiologique, comment un auteur se survit-il? Pourquoi (par exemple) l’éclipse presque totale de noms qui furent grands de leur vivant (Anatole France, Romain Rolland) et l’essor posthume de quelques autres? Dans le cas d’Aragon, plus lu aujourd’hui qu’Eluard, à quoi tient sa (relative) survie, aux romans, aux dizaines de poèmes mis en chanson? De quelle alchimie se compose ce qu’on appelle une postérité, cette floraison des cimetières?

    Daniel Bougnoux, philosophe, ancien élève de l’ENS, est professeur émérite à l’Université des Alpes de Grenoble. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages consacrés à la littérature et aux théories de l’information-communication, il a accompagné Régis Debray dans l’aventure des Cahiers de médiologie, devenus revue Médium. Il a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes d’Aragon (cinq volumes) dans la bibliothèque de la Pléiade, et présenté aussi Le Paysan de Paris dans les Œuvres poétiques complètes de la même collection. Auteur avec Cécile Narjoux de deux Foliothèques, sur Aurélien puis Le Roman inachevé, il tient régulièrement un blog, "Le Randonneur" hébergé par La Croix, où il est assez souvent question d’Aragon, et maintenant de ce colloque en préparation.

    Aurélien D'AVOUT: L’immersion dans l’apocalypse. Lecture croisée des Communistes d’Aragon et du film Dunkerque de Christopher Nolan
    La dernière partie des Communistes d’Aragon et le récent film de Christopher Nolan restituent l’expérience de "l’enfer de Dunkerque" vécu par des milliers de soldats français et britanniques fuyant les troupes allemandes en mai-juin 1940. Ces deux œuvres produisent chez le lecteur ou le spectateur l’expérience poignante d’une immersion dans l’apocalypse de la guerre. La convocation du film Dunkerque permet d’interpréter à nouveaux frais le dispositif narratif employé par Aragon, dont l’intégration de cartes topographiques au sein même du texte est l’un des traits saillants. Derrière la puissance immersive des deux œuvres prévaut toutefois deux points de vue nationaux bien distincts. Il conviendra en ce sens d’observer les écarts entre la perception française et anglaise de la guerre ainsi que leurs implications politiques. Cette communication a donc pour but d’interroger les rapports entre poétique et politique du témoignage.

    Aurélien d’Avout, ancien élève de l’École normale supérieure (Ulm) et agrégé de Lettres modernes, est actuellement doctorant à l’Université de Rouen. L’objet de sa thèse, menée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle, porte sur les représentations du territoire français dans les récits de l’année 1940.

    Alice EL GHABA-ETIENNE: L'enchantement de la langue
    La langue est le matériau de travail de chaque écrivain, mais elle revêt une importance particulière chez Aragon, sur lequel sa propre langue, mais aussi les langues autres (langue des autres écrivains et langues étrangères), exercent une fascination particulière, notamment à travers des procédés de citation et traduction, d’appropriation progressive de l’altérité pour se dire. L’œuvre aragonienne est donc le fruit d’un métissage langagier, qui prend une tournure particulièrement significative dans Le Fou d’Elsa avec l’arabe à travers la réappropriation de la figure du Medjnoun pour dire la folie de l’amour d’Elsa. Ce métissage comme cet intérêt pour les langues et les civilisations orientales sont aussi mis en scène par Mathias Enard (qui cite Aragon comme l’un de ses poètes préférés) dans ses romans, qui font se confronter Orient et Occident, à travers une hypertextualité vertigineuse. Il s’agira donc, à partir de cet écho oriental, de questionner les liens entre ces deux auteurs, d’esquisser une poétique comparée de la fascination pour l’autre et, au-delà, de son exhibition comme source de l’écriture.

    Alice El Ghaba-Etienne est agrégée de Lettres Modernes et auteure de deux mémoires de master sur l'intertexte anglais chez Aragon, elle enseigne actuellement en région parisienne. Elle a rédigé plusieurs notices du Dictionnaire Aragon à paraître chez Champion, sous la direction de Nathalie Piégay et Josette Pintueles.

    Stéphane HIRSCHI: Aragon, le sans-père
    De la figure de Boniface, présenté comme le "sans-père" dans Les Voyageurs de l'Impériale, jusqu'au fil, plus que suggéré par Aragon dans Henri Matisse roman, de la construction par ce livre d'une forme d'adoption implicite du romancier par le peintre — dont ce livre serait témoignage et manifestation, toute l’œuvre d'Aragon semble traversée par cette question existentielle qui le taraude d'abord en tant qu'homme: comment exister sans père? Il traduit d'emblée ce manque en effaçant de ses couvertures le prénom Louis hérité du père biologique, Louis Andrieux. Aragon s'affiche ainsi comme "sans père", marqué par un patronyme sans ascendant. Dès lors, en s'appuyant sur la mise en œuvre du personnage de Boniface, celui qui va sauver Suzanne, la fille de Blanche, on s'attachera à mettre en lumière la dynamique d'auto-engendrement si caractéristique d'Aragon, éternel orphelin d'une écriture de l'infini, en particulier dans plusieurs de ses romans, du Monde réel jusqu'aux derniers livres.

    Stéphane Hirschi est un ancien élève de l’École Normale Supérieure (Ulm), ancien Président des Presses Universitaires de Valenciennes; Doyen de la Faculté des Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines (FLLASH); Professeur de littérature française moderne à l'Université de Valenciennes depuis 1999.
    Douze livres publiés ou coordonnés, dont Sur Aragon – Les voyageurs de l’infini; Aragon et le Nord; Jacques Brel, Chant contre silence; Chanson: l’art de fixer l’air du temps et La chanson française depuis 1980; plus de quatre-vingt dix articles parus en France et à l’étranger.


    Robert HORVILLE
    : Aragon/Ferré, deux conceptions croisées de la mise en musique des poèmes
    En 1961, paraît, chez Barclay, le disque Les Chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré. Cette collaboration entre le poète et le musicien va leur donner l'occasion d'exprimer, l'un et l'autre, leur conception de la mise en musique des poèmes. Deux textes croisés, Léo Ferré et la mise en chanson, pour Aragon, La Mise en musique pour Léo Ferré, verront ainsi le jour, figurant sur la pochette du disque et publiés conjointement dans Les Lettres Françaises du 19 janvier 1961. Ce sont ces deux textes, parfaitement complémentaires, qui donneront matière à cette communication.

    Robert Horville, professeur émérite à l’Université  de Lille, a pour champ principal de recherche le XVIIe siècle et le théâtre. Auteur de plus de 40 ouvrages et d’une centaine d’articles, il a dirigé plusieurs collections de livres scolaires, à créé, à l’Université de Lille 3, le Département d’Études théâtrales, qu’il a dirigé pendant une vingtaine d’années, et a été professeur invité dans une quinzaine d’universités étrangères. Il a aussi écrit plusieurs articles sur Aragon et, proche de Léo Ferré, il a beaucoup travaillé sur son œuvre, auquel il a consacré de nombreuses interventions et de nombreux articles: il a, en particulier, organisé, en 2004, un colloque international, réunissant une trentaine d’intervenants, intitulé "L’Œuvre polymorphe de Léo Ferré  et a été l’instigateur des Rencontres d’Aulnoye-Aymeries organisées autour de ce grand artiste.

    Alice LEBRETON: Les collages dans le processus de création d'Aragon et dans la politique éditoriale des "Lettres françaises" (1965-1969)
    L’esthétique des collages est intimement liée à la jeunesse d’Aragon et la grande période des rencontres entre Dada et le surréalisme. Pourtant, comme la jeunesse en tant que telle et le souvenir des grands visages qui ont accompagné celle d’Aragon, les collages apparaissent parmi les grands sujets d’actualité à part entière à la fin des années 1960 dans l’hebdomadaire Les Lettres françaises. La mise à mort ne constitue pas la seule œuvre d’Aragon symptomatique d’une nouvelle étape tant romanesque qu’éditoriale: ce n’est pas un hasard si la même année paraît l’essai d’Aragon Les collages, comme un autre signe du dialogue que permettent Les Lettres françaises entre le début des années 1920 et les années 1960. Au cœur de ce dialogue vont se jouer les grandes questions récurrentes soulevées par les articles des Lettres françaises et particulièrement depuis le basculement de la politique éditoriale que suscite La mise à mort: ainsi, les Collages, œuvre de 1965 de rassemblements de textes sur des artistes qu’Aragon aime à percevoir comme un "roman inachevé" jouent le rôle de passerelle pas uniquement entre deux époques, entre deux états de jeunesse, vers la définition du réalisme perpétuellement en réflexion: elle est aussi le pont entre la notion de "roman" et l’"actualité", les deux faces du visage des Lettres françaises.

    Johanne LE RAY: Aragon, au risque de la croyance
    Dans un passage bien connu de La Fin du Monde Réel, Aragon se présente comme "appartenant à une catégorie d’hommes qui ont cru désespérément à certaines choses", avant de compléter sa pensée en précisant que ces hommes ont "toujours cru plus fort qu’ils n’ont craint". Comment ne pas identifier dans ce courage de croire, ce corps à corps avec l’Histoire, cette façon de s’exposer, une ressource majeure et très actuelle? Alors même que la croyance est souvent stigmatisée par le sceptique pour le confort et la facilité qu’elle offrirait, et assimilée s’agissant d’Aragon à une persévérance coupable dans l’erreur, cette communication s’attachera à montrer qu’elle fut avant tout dans son parcours d’homme, d’écrivain comme de militant, la manifestation d’une formidable prise de risque (personnel, politique, existentiel), ce qu’une calcification ultérieure certaine a encore trop souvent tendance à occulter. Pour stimulantes qu’elles soient, les analyses psychanalytiques faisant du Parti comme d’Elsa le corset orthopédique nécessaire à l’enfant illégitime pour "tenir debout", ne rendent pas compte de l’ampleur, de la force et de la richesse de ce qui se joue dans l’embrassement passionnel qui marque le mode relationnel de l’homme Aragon au monde. Défions-nous des caractérisations qui font de cet engagement, au sens large du terme, une pathologie. "L’esprit révolutionnaire doit-il être considéré comme une maladie?" demandait Simone Weil. "S’il s’agit de se fuir soi-même, il est plus simple de jouer ou de boire. Et il est encore plus simple de mourir."

    Johanne Le Ray, agrégée de Lettres modernes, PRAG à l’Université Paris Nanterre, termine actuellement une thèse sur la croyance dans la poésie d’Aragon sous la direction de Nathalie Piégay (Paris-Diderot). Également traductrice, elle s’est par ailleurs intéressée à la pratique de traducteur d’Aragon et a publié des articles sur cette question.

    Louise MAI: La loi, le moi et l’infini: pour une éthique du sujet aragonien
    L’infini aragonien s’écrit dans les années 1920 avant tout contre la loi, qu’elle soit morale, rationnelle, psychologique, sociale ou politique, et contre le moi, considéré par le poète comme une objectivation réductrice du sujet qui bride sa complexité et son imprévisibilité créatrice. Est-il alors seulement possible de penser une éthique à partir d’un philosophème — l’infini — qui fait fi de la loi et du sujet auquel celle-ci devrait s’appliquer? Si l’association de ces deux termes pourrait paraître contradictoire, tant on a souligné le caractère aporétique d’une existence en prise avec l’infini, vouant le sujet qui en prend la défense à un nomadisme sans repères et à un nihilisme furieux, nous essaierons de souligner l’exigence existentielle qui soutient la défense passionnée par Aragon d’une telle notion, en explorant à partir d’elle la possibilité d’une véritable éthique. Le sujet de l’infini, loin de se réduire à une provocation inefficiente voire irresponsable, est porteur d’une révolte qui se donne comme une arme morale et politique apte à saper les fondements et les pièges de l’idéologie et de ses cadres normatifs. Nous chercherons ainsi, à partir de cette insoumission du sujet aragonien à la loi et au moi, à penser la possibilité d’une éthique de l’infini qui, dans ses aspirations comme dans ses éventuelles impasses, fait encore aujourd’hui d’Aragon l’un de nos plus proches contemporains.

    Louise Mai, élève à l’École Normale Supérieure de Paris,  a réalisé deux mémoires sous la direction de Jean-François Louette, le premier portant sur le rapport entre érotisme et infini dans l’œuvre de Louis Aragon, le second sur l’écriture du désir féminin dans un corpus de textes français de la première moitié du XXe siècle (Louis Aragon, Marguerite Duras, Joyce Mansour et Jean-Paul Sartre).

    Velimir MLADENOVIĆ: Elsa Triolet et la Yougoslavie
    Les liens entre Elsa Triolet et les artistes yougoslaves datent de 1927 quand elle a rendu visite à Paris à un artiste yougoslave Ljubomir Micić. En 1947, Louis Aragon et Elsa Tiolet ont visité la Yougoslavie. Après cette visite, Elsa Triolet a publié deux textes sur la Yougoslavie et sur les surréalistes yougoslaves. Ces textes ont provoqué une polémique intellectuelle entre Marko Ristić, Elsa Triolet et André Breton. Dans cette communication, nous allons analyser les liens qu'entretenait Elsa Triolet avec les artistes yougoslaves, la visite du couple en Yougoslavie, la réception de cette visite dans la presse yougoslave, la correspondance avec des écrivains serbes, tous les articles de journaux yougoslaves sur Elsa Triolet, ainsi que la réception de son œuvre dans la culture yougoslave et serbe jusqu’à nos jours.

    Velimir Mladenović, doctorant en littérature française à l’Université de Poitiers (France) et à l’Université de Novi Sad (Serbie). Il a  réalisé un mémoire sur "Le thème de la guerre dans les nouvelles de Vercors, Aragon et Aymé". Le 3 février 2018 à l’ENS, il a organisé le séminaire (direction M. Luc Vigier) sur "La réception de Louis Aragon et Elsa Triolet en Serbie".

    Julie MORISSON: Aurélien à la lumière de Swann
    Cette communication a pour vocation de creuser l’intuition maintenant ancienne d’un dialogue entre Aurélien et Un Amour de Swann. Si ce rapprochement ne semble pas aller de soi au premier abord, au vu du désintérêt voire du rejet d’Aragon à l’égard Proust, il est intéressant de s’interroger sur les raisons d’une telle intuition et de voir qu’elle cache peut-être un réel réseau d’interférences dont nous ne pouvons dire si elles sont conscientes, volontaires ou non. Ce sera aussi l’occasion de questionner ces réseaux de correspondances en se demandant s’il est plus judicieux de parler de réécriture, de réminiscence ou de connivence entre les œuvres. Il s'agit non d’apporter des réponses péremptoires mais de tracer des axes de réflexion en mettant au jour des jeux de correspondances entre ces deux romans. Au fil d’une lecture croisée, on alternera les angles de vue. En se rapprochant des mots du texte, puis en prenant de la hauteur pour privilégier une approche thématique, on questionnera la trame des récits, l’essence des personnages et l’imaginaire qui se déploie dans chacun des deux romans. La "rêverie matérialiste" d’Aurélien et de Swann, leur rapport à l’esthétique ou à la femme, leur découverte des puissances du sentiment amoureux sont autant d’échos qui nous poussent à entrer plus profondément dans la veine des romans pour les faire entrer en résonance et tenter de repenser les liens entre les deux auteurs.

    Jean-François RABAIN: Blanche, entre mémoire et oubli
    On interrogera la féminité. Le célèbre incipit de Nadja: "Qui suis-je", résonne dans toute l’œuvre d’Aragon. "Je ne sais plus qui je suis, j’ai oublié qui je fus, je ne crois pas que je vais être", écrit Aragon dans L’anonyme (Théâtre/Roman). Nadja habitée de l’absence d’elle-même renvoie Breton au fantôme qui le hante. Son double? Le féminin en lui? Freud note que Macbeth et lady Macbeth apparaissent comme un seul caractère scindé en deux personnages, comme souvent chez Shakespeare. "Chacun paraît imparfaitement compréhensible aussi longtemps que l’on ne l’a pas réuni à l’autre pour reconstituer l’unité", écrit-il. "Ne dormez plus, Macbeth assassine le sommeil et donc Macbeth ne doit plus dormir", écrit Shakespeare, mais c’est la reine qui devient somnambule. "Ainsi se réalise en elle, ce que Macbeth avait redouté dans l’angoisse de sa conscience. Ils épuisent à eux deux les possibilités de réactions au crime", écrit Freud. Breton fasciné par Nadja voit en elle toutes les dissolutions de son moi. La griffe du lion de Léona Delcourt court sur le visage léonin d’André. "Il a fallu que je cessasse d’être pour être qui je suis", écrit Breton. On interrogera à travers les dissolutions de la mémoire d’Aragon, à partir de Blanche et l’oubli, cette figure du féminin qui n’a cessé de hanter l’écrivain dans son œuvre.

    Jean-François Rabain, pédo-psychiatre, psychanalyste, est un ancien membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris. Enseignant à Paris VI (Pierre et Marie Curie) et Paris XIII (Bobigny).

    Emmanuelle ROIRON: Le rire d'Aragon
    "Un grand auteur, c’est quelqu’un qui rit beaucoup", pour reprendre le mot de Deleuze. En effet, Aragon n’est jamais plus universel, donc plus "vivant" pour nous que lorsque nous avons le sentiment de le rejoindre: lire ses textes de façon jubilatoire, en entendant les échos de son rire, en est l’un des moyens privilégiés. Cette dimension de l’œuvre a longtemps été ignorée, car elle contrarie l’image de rigidité et de dogmatisme associée à Aragon; elle reste méconnue aujourd’hui encore, dans la mesure où ce sont plutôt les déchirements de l’homme et de l’écrivain qui intéressent. Or c’est justement là que résident la singularité et le paradoxe du rire d’Aragon — celui qui relève de la narration et de la voix poétique. Il ne s’agit pas seulement d’un rire de protection, contrepoint à la gravité et à la contrainte — "ce rire déconcertant qui contredisait soudain tout ce qu’on venait de penser", comme le dit Aragon du rire de Tzara. On entend en même temps plusieurs voix dans ce rire, y compris parfois la voix lyrique d’Aragon: loin d’annuler l’émotion, cette indistinction la renforce. Son rire est alors un moyen de rendre sa parole insaisissable, donc toujours vivante.

    Ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Lyon et agrégée de lettres modernes, Emmanuelle Roiron enseigne la littérature en classes préparatoires, à Lyon. Elle a soutenu sa thèse sur l’art de la dérive dans les romans d’Aragon, en 2015, à l’Université Paris Diderot, et publié plusieurs articles sur cet auteur. Elle a rédigé récemment une dizaine de notices du Dictionnaire Aragon, à paraître aux éditions Champion, sous la direction de Nathalie Piégay-Gros et de Josette Pintueles.

    Georges SEBBAG: Aragon prend congé et revient saluer
    En 1932, à l’issue d’une longue pièce à grand spectacle et à grande distribution, Aragon a pris congé d’André Breton et du groupe surréaliste. Quelque trente ans après, il est revenu pourtant saluer ses anciens amis et a rejoué la pièce. Un tel mouvement pendulaire paraît inhérent à l’existence et à l’écriture d’Aragon; il est à l’œuvre dans l’instant comme sur une longue période; il peut dicter sa loi à un poème bref comme à un roman interminable. Ce jeu théâtral aragonien, où l’on se quitte pour mieux se saluer, peut-il s’immiscer dans notre monde contemporain? Cela est plus que probable car, dès le départ, Aragon qui a franchi le seuil des espaces littéraire et philosophique et a gravi les scènes artistique et médiatique, n’a pas manqué d’en repérer certaines issues.

    Georges Sebbag est écrivain, docteur en philosophie. Dans Potence avec paratonnerre, Surréalisme et philosophie (Hermann, 2012), il montre que le duo Aragon-Breton élabore un projet philosophie; le surréalisme connaît une suite avec Foucault Deleuze, Nouvelles Impressions du Surréalisme (Hermann, 2015).

    Anne SZULMAJSTER-CELNIKIER: Aragon linguiste
    La présente contribution se propose d’apporter un éclairage sur un versant moins exploré du texte aragonien. Elle tente de dévoiler comment une conscience linguistique aiguë — celle du poète qui nous réunit — alliée à une réflexion métalinguistique percutante, elle-même nourrie, de l’intérieur, par un questionnement sur toutes les certitudes, conventions, règles, lois, catégories, identités,et, de l’extérieur, par une érudition ciblée, rejoignent des préoccupations chères à la communauté des linguistes. Parmi celles-là figurent notamment les dichotomies fondamentales avec lesquelles ces derniers opèrent, dégageant certaines distinctions subtiles, l’appréhension de l’immense diversité linguistique et l’expérience des limites du dicible. On cherchera à mettre en valeur comment de telles qualités, loin de se cristalliser en traité, s’incorporent en littérature, prennent forme, se sculptent dans l’écriture spécifique d’Aragon qui en tire toute sa force. Si le roman phare de cette analyse est Blanche ou l’Oubli, avec son héros Gaiffier le linguiste, quelques références à d’autres œuvres romanesques peuvent survenir à titre comparatif.

    1990 - Ingénieur à la Chaire de Théorie Linguistique, Prof. Claude Hagège, Collège de France.
    2014 - Membre de l’EA 7347, INHA-EPHE Histara.
    2018 - Responsable éditoriale de la revue La Linguistique.
    Publication:
    Le yiddish à travers la chanson populaire, Préface d’André martinet, 1991, Louvain-la Neuve, Peeters, coll. "BCILL", 276 p.
    Articles:
    "À travers les langues ; L’ennui, féconde mélancolie", dir. Didier Nordon, Paris, Éditions Autrement, n°175, janv. 1998.
    6 préfaces "Histoire de mots" dans L’attraction, La défense, La mémoire, La force, Le risque, L’évolution, L’exemple, Le vide, EDP Sciences, coll. "Mot à mot", 2002-2003.
    "Représentations et imaginaires parisiens: métaphores, réanalyses et figements analytiques", La Linguistique, 2010/1, vol. 46.
    "Expression interlinguistique des ruines et poétique », dir. Karolina Kaderka, Les Ruines, Entre destruction et construction des de l’Antiquité à nos jours, Rome, Campisano ed, 2013.
    "La question de l’origine des langues: vaine quête du Graal?", dir. Béatrice Fracchiolla, Les origines du langage et des langues, Vol. 2, Paris, L’Harmattan, coll. "Marges linguistiques", 2013.
    "Composition et dérivation expressives en yidiche", Le langage de l’émotion: variations linguistiques et culturelles, Leuven-Paris-Bristol, éd. Peeters, 2017.


    Maryse VASSEVIÈRE: Encore une fois Les Communistes ou la fin du grand récit
    Cette communication suit mon processus de lecture et mêle les analyses littéraires à des parenthèses sur ma propre lecture, qui pourraient toucher aussi à la question de l’actualité d’Aragon. En proposant "Encore une fois Les Communistes" comme titre, j’ai l’impression de boucler la boucle: faire ainsi que mon premier et mon dernier articles soient sur ce roman encore si souvent décrié surtout par la doxa universitaire, est une façon de réhabiliter ce roman "réaliste socialiste à la française" pour sa modernité justement... Encore une fois Les Communistes... je privilégierais la partie militaire du roman, c’est-à-dire le tome IV sur la campagne de Belgique et la campagne de France qui constitue une sorte de roman dans le roman. Et le choix de ce corpus lié aux aléas de la lecture m’a mise sur le chemin d’une relecture et d’une découverte capitale concernant la parole romanesque qui situe ce roman pourtant "inachevé" et déceptif pour son auteur dans une rupture décisive avec ce que Pierre Bergounioux appelle "le grand récit". J’ai découvert l’extraordinaire modernité d’une grand roman qui, bien qu’inachevé, se situe à l’avant-garde du Monde réel, comme une première ébauche de l’écriture romanesque 1) pour la prédominance du discours sur le récit comme une parole dans la guerre; 2) pour le métalangage de l’art; 3) pour le travail du lecteur. Ce sont les trois grands axes développés dans cette communication, le dernier permettant d’aborder la question de "ce qui me parle" dans l’œuvre d’Aragon. Et même qui se situe dans une ligne de partage avec d’autres écritures plus contemporaines apportant ainsi ma contribution à ce qui fait l’objet de notre colloque: l’interrogation sur "Aragon vivant"...

    Maryse Vassevière est une ancienne élève de l’ENS de Fontenay, agrégée de Lettres Modernes et Docteur de l’Université Paris III-Sorbonne Nouvelle où elle a enseigné de 1998 à 2008. Elle a publié Aragon romancier intertextuel ou Les pas de l’étranger chez L’Harmattan, 1998 et de nombreux articles sur Aragon dans diverses revues (Europe, Mélusine, Recherches croisées Elsa Triolet-Aragon). Elle participe aux travaux des deux groupes Aragon de l’ERITA et de l’ITEM (séminaires et colloques) et fait partie du comité de rédaction de Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet. Elle a participé au Dictionnaire Breton et au Dictionnaire Aragon. Elle a organisé en 2007 une journée d’étude de Paris III à la Sorbonne sur l’"Actualité d’Aragon" dont les travaux ont été publiés dans Recherches croisées (n°12, 2009). Et elle a coordonné le n°305 de Revue des Sciences Humaines, "Aragon une écriture au carrefour" (Presses du Septentrion, 2012), où elle a publié "Aragon et le "plagiat par anticipation" ou la filiation à rebours".
    Derniers articles:
    Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet, n°13, Presses Universitaires de Strasbourg, 2012: "Aragon, Breton et la peinture soviétique" et traduction d’une interview d’Aragon à la revue communiste italienne Rinascita en février 1968.
    "Aragon et la lumière de Colette", Cahiers Colette, n°32, Société des amis de Colette, 2011.
    Revue Mélusine, n°XXXI, 2011, "Correspondance Baron-Aragon".
    "Aragon et la construction d’une image romanesque de la France", in La France des écrivains. Éclats d’un mythe (1945-2005), Marie-Odile André, Marc Dambre, Michel. P. Schmitt (Éds), Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2011.

    "Aragon, métalangage et métalepse", in La Langue d’Aragon "Une constellation de mots", sous la direction de Cécile Narjoux, Éditions universitaires de Dijon, 2011.
    Actes du colloque "Aragon et Les Lettres françaises", Recherches croisées Aragon Elsa-Triolet, n°14, 2013: "Savoir aimer: une critique littéraire entre mémoire et avenir".
    Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet, n°15, Presses Universitaires de Strasbourg, 2014: "Les paradoxes d’Aragon".
    Revue Mélusine, n°XXXV, 2015, "Aragon, Breton et les pompiers. Tout m’est sexe".
    "Le manuscrit de Théâtre/Roman: jeux et chemins du sens", Théâtre/Roman d’Aragon Un singulier pluriel (sous la direction de Marie-Christine Mourier et Roselyne Waller), Presses Universitaires de Valenciennes, 2015.
    Revue d’histoire littéraire, Belgrade, 2017: "Aragon, d’une avant-garde à l’autre".


    Luc VIGIER: Aragon ou l’écriture dessinée
    L'intérêt d'Aragon pour le dessin et les croisements entre l'écriture, la peinture et le tracé sont aussi anciens que ses premiers textes. La correspondance des années 1917-1930 a révélé un goût régulier pour le petit croquis rapide donné en guise d'illustration. Les années Dada sont de même peuplées de dessins issus des expériences les plus diverses: Aragon voit naître les dessins de Desnos, les cadavres exquis du groupe, les automatismes de Masson, plus tard ses illustrations du Con d’Irène, et l'on devine la fascination qu'exerceront plus tard les variations au fusain de Matisse sur son visage ou encore certains dessins de Cocteau. La question du dessin a également des implications politiques, avec ceux de Fougeron (1947) où Aragon verra le destin de l'art figuratif ainsi qu'un accès plus simple à l'art, moins indéchiffrable que la peinture, avant que le dessin de Picasso lors de la mort de Staline ne détruise l’amitié avec Fougeron. Ce n'est pas un cas isolé: le propos sera repris et approfondi dans la valorisation du dessin au sein des Lettres françaises (dirigées par Aragon de 1953 à 1972) mais aussi dans les textes d'Aragon sur André Masson, David D'Angers ou plus tard dans son approche des dessins de Giacommetti, avec l'ombre portée de la sculpture. Cet ensemble d'indices convervent vers la pensée, chez Aragon, d'un lien très étroit entre la pratique manuscrite de l'écriture et le dessin même, particulièrement identifiable dans Les Incipit (1969) et Henri Matisse, roman (1971), au moment où Aragon par ailleurs dessine à la place des photographies de l'album d'Elsa mais aussi sur les murs d'images de son appartement parisien, dans une sorte de surécriture palimpseste. On interrogera enfin l'érotisme des dessins du dernier chapitre de sa vie, qui jouent de la vibration des couleurs et des situations de désir.


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