• L'Equipe ARAGON (pôle XXème-XXIème de l'ITEM)
    a le plaisir de vous inviter à son prochain séminaire,

    le Samedi 30 janvier 2016
    Ecole Normale Supérieure
    45 rue d'ULM
    Salle Weil

    -> La matinée (9h45-12h30) sera consacrée aux manuscrits d'Aragon présents dans le fonds André Breton.
    On évoquera notamment:

    - "Ce qui nous unit" (1928).
    - Lettre à Jacques Doucet (1922).
    - Le thème astrologique d'Aragon par André Breton.
    - Un rêve hypnotique de Robert Desnos sur Aragon.
    - Poème: "L'oiseau sur l'affiche Bottines" (non daté).
    - " Un duel", sur un duel entre Péret et un certain Monsieur Bénévol.
    - "Conversations surprises" (1922, 8 feuillets).
    - Cadavres exquis et écritures automatiques (début des années 20).

    Source: site André Breton (andrebreton.fr)

    Présentation et analyse: L. Vigier.

    -> L'après-midi (14h15- 16h45), sera consacrée à quelques propos d'Aragon sur la sexualité à partir d'un entretien peu connu paru dans le magazine Lui en avril 1974.
    L'occasion d'un retour vers l'origine non du monde mais des écrits érotiques d'Aragon et de l'écriture des corps dans l'oeuvre d'Aragon (projet amené à se développer sur plusieurs séminaires.)

    Présentation et analyse: L. Vigier.

    Les séminaires, vous le savez, sont ouverts à tous.

    Avec les meilleurs voeux de l'Equipe Aragon pour 2016,

    Bien cordialement,
    Luc Vigier

    Source: site André Breton: http://www.andrebreton.fr/work/56600100093700

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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    Portraits d’Aragon, journée d’études organisée par l’ERITA et l’ITEM,

    le 28 mai 2016

    Ni la personnalité ni l’œuvre d’Aragon ne se laissent aisément saisir. Plus s’accumulent les études savantes et les investigations biographiques, et plus ce que le nom d’Aragon recouvre apparaît complexe, fuyant, énigmatique. Abstraction faite des pamphlets rageurs et des hagiographies vertueuses, nulle image fixe : mouvement perpétuel, roman inachevé, jeux de doubles et de masques… pluralité des visages. Pourtant, bien des portraits ont été donnés de l’homme, de l’écrivain, du militant ; de ce qui unit ou disjoint ces approximatives façons de le définir. Les plus intéressants de ces portraits ont tenté de s’approcher en quelque manière du mystère Aragon, tandis que d’autres ont plus modestement voulu apporter un témoignage ou livrer une impression, non sans fournir parfois une lumière précieuse ou un aperçu original. L’objectif de la journée d’études est d’examiner et de confronter quelques-uns de ces portraits, en puisant librement dans le vaste corpus qu’ils composent, un corpus qui emprunte à des genres et des arts différents : portraits rédigés par des témoins, essais, biographies ; portraits peints ou dessinés ; portraits photographiques ou filmiques. Chaque intervenant pourra se consacrer à l’un de ces innombrables portraits, ou, mieux, proposer une comparaison entre plusieurs d’entre eux. Surtout, chacun est invité à privilégier les documents les plus « révélateurs » : soit qu’ils apparaissent comme particulièrement éclairants, perspicaces, profonds ; soit qu’ils touchent à des points sensibles par leurs dénégations mêmes ou leurs points aveugles.

    La journée d’études est organisée conjointement, à Paris, par l’équipe Aragon de l’ITEM et par l’ÉRITA, l’Équipe de Recherche Interdisciplinaire sur Aragon et Elsa Triolet ; lieu et horaire seront précisés ultérieurement.

    Les propositions de communication, formulées dans un texte bref et aussi précis que possible (2000 signes environ, espaces inclus) sont à adresser pour le 1er mars 2016 à :

    Luc Vigier (ITEM)

    Reynald Lahanque (ÉRITA)

     

     


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    Aragon comme un roman

    par Daniel Bougnoux

    Philippe Forest, Aragon (« Biographies », Gallimard 2015, 894 pages)

     

    Les détracteurs de l’œuvre et du personnage d’Aragon (encore trop nombreux) le découpent en tranches, en opposant le flamboyant surréaliste au militant communiste ou au patriote résistant ; ou ils dénigrent le poète au bénéfice du romancier (ou inversement)… Face aux multiples facettes d’une vie plusieurs fois recommencée, on se montre insensible à son mouvement (comme on dit d’une montre), à son effort permanent de réinvention. Et l’on se paie le luxe de juger souverainement des choix et des écrits d’un homme engagé, voire empêtré, depuis un tribunal souverain ignorant des « circonstances » et de cette terrible opacité que l’Histoire oppose à ceux qui l’affrontent, qui la font…

    Il faut leur répondre qu’Aragon ne devient vraiment intéressant que si on le prend entier : Le Paysan de Paris (1926) avec Hourra l’Oural (1934), Les Yeux d’Elsa (1942) avec Le Con d’Irène (1928), les écrits sur la peinture soviétique (1952) avec Henri Matisse, roman (1971) ou Aurélien (1944) avec Théâtre/roman (1974) Comment le même homme put-il signer des textes aussi disparates voire incompatibles ? Le premier mérite d’Aragon est de nous enseigner les contradictions de la personne humaine, ou les méandres de ce que nous appelons un peu vite une identité. « A bas le clair génie français ! », ce cri de 1923 nous aura prévenus : si vous aimez les idées simples, les personnalités droites ou facilement reconnaissables, les partages bien tranchés entre le bien et le mal, entre la vérité et le mensonge, passez votre chemin… Aragon en revanche passionnera ceux qui, sondant leurs propres passions, s’étonnent au bord du vertige, ceux qui se laissent transformer par un amour, une rencontre, une « circonstance », ou qui s’éprouvent assez malléables, inachevés ou troués pour respirer avidement avec le vent de l’Histoire. Lisant Aragon (1897-1982), c’est tout le siècle qui défile avec ses guerres et ses tourments dont, nés plus tard, nous ne nous faisons plus idée ; ses grands romans nous racontent ce que nos parents ou nos grands-parents endurèrent, impuissants à mettre des mots sur leurs vies mais que ceux d’Aragon nous transmettent, souvent avec une force poignante, avec toute la passion du témoin participant, altruiste et agissant.

    Mais bien sûr, à chacun son Aragon ! Celui de Philippe Forest brille désormais d’un éclat particulièrement documenté : le biographe n’a pas seulement tout lu des écrits de son auteur, il a compulsé les archives de police autant que les travaux universitaires, et il s’attarde dans l’œuvre sur des textes mineurs ou peu exploités – pourtant admirables de combativité ou d’acuité – dont il nous restitue la nouveauté ou l’actualité (perdues), le tranchant. J’avais, éditant avec lui les Œuvres romanesques complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, apprécié son goût pour des intrigues historiques qui risquent d’échapper aujourd’hui au lecteur, la guerre des polices autour de 1910, les grandes grèves, les querelles parlementaires et leurs héros bien oubliés… Philippe met le même soin à reconstituer ici les méandres d’une histoire du PCF qui ne fut pas toujours honorable (en 1940 notamment, les détestables tentatives pour faire reparaître, à la faveur du pacte germano-soviétique, L’Humanité sous la protection de l’occupant) ; ou la lenteur de ce même parti, conduit par Maurice Thorez, à se désolidariser d’une ligne stalinienne alors même que le rapport « attribué au camarade Khrouchtchev » semblait accélérer en URSS le dégel…

    Ce livre est la troisième biographie d’Aragon, après celle, longtemps jugée « de référence », de Pierre Daix (parue au Seuil dès 1975), puis celle en deux volumes de Pierre Juquin, plus spécifiquement politique (La Martinière, 2012). Or ce genre toujours périlleux valut au premier biographe quelque déconvenue, ou désaveu, quand Aragon lui signifia son déplaisir en portant aux propres marges de son exemplaire de rageuses protestations ou critiques (recueillies dans les éditions ultérieures). C’est qu’Aragon rêva sa vie, ou la changea en légende, en roman, comme sur une scène plus large il eut le don d’enchanter la politique, ou de faire chanter « les armes et les hommes » ; cette volonté d’incantation ou de roman s’oppose frontalement à l’explicitation biographique, et ne peut que mettre en conflit l’auteur avec son scoliaste. Il est heureux pour celui-ci qu’Aragon ne puisse désormais lui répondre car j’imagine d’autres notes ou diatribes, tout aussi véhémentes…

    Comment rendre justice à Aragon ? Cette question me semble toujours cruciale, tellement notre auteur continue de soulever, pour le meilleur ou pour le pire, d’expéditives passions. Cette justice paradoxalement passe par une certaine justesse du style ; il convient, touchant Aragon (et pour nous le faire toucher) de s’efforcer à bien écrire, et c’est le premier éloge à faire de ce livre, qui vient d’un littéraire, rompu à l’art du roman, attentif aux moires et sinuosités d’un vrai texte (contrairement aux deux précédents biographes). Question de plumage : on n’attrape pas un oiseau de paradis avec un filet à crevettes !

    Forest ne perd jamais de vue l’épaisseur de la chose écrite, ni quel filtre celle-ci interpose de fiction dans la confession, de construction ou de mentir dans le vrai. Aragon fut, par sa naissance même, retors ou secret, et il porta partout cette complication ou complexité natives, dans son écriture bien sûr, jusqu’aux arabesques folles ou aux sommets du Fou d’Elsa en poésie, de La Mise à mort pour le roman ou de Henri Matisse, roman pour l’essai critique (si ces labels conviennent à de pareilles inclassables œuvres) ; mais il poussa également les feux dans son rapport à l’Histoire, ou à ces terribles circonstances qu’il épousa de façon souvent étrange, ou déconcertante. Aragon, suggère Forest, était trop ; son goût de la surenchère donnait un tour imprudent ou excessif à sa pensée autant qu’à sa vie. Son attirance pour les causes perdues enfonça ce joueur invétéré dans des choix périlleux, ou indéfendables ; qui perd gagne ? « Perdre mais perdre vraiment / Pour laisser place à la trouvaille », notait déjà Apollinaire.

    Signataire d’un précédent recueil d’études intitulé Vertiges d’Aragon (Cécile Defaut, 2012), Forest détaille les risques pris par notre auteur : son choix d’adhérer au PCF en 1927 n’avait rien d’avantageux, et marquait bien son désintéressement (par exemple quand il écrit à son protecteur Doucet qu’il se passera désormais de l’argent de la haute couture). Le récit de sa vie met en évidence plusieurs façons de se mettre en danger ou de sauter dans le vide ; exaspéré par les récupérations bourgeoises toujours possibles de ses révoltes antérieures, dadaïstes ou surréalistes, Aragon trouva dans le PCF une façon radicale de dire non, ou merde ! dont il ne se départira jamais.

    Son courage physique lui valut d’exceptionnels éloges, au sortir des deux guerres, mais ses adversaires devraient considérer aussi tout le courage moral qu’il lui fallut, par exemple en août 1939 pour supporter, voire justifier dans trois éditos successifs de Ce Soir le pacte germano-soviétique qui poignardait dans le dos les militants anti-fascistes, et anti-munichois ; ou encore la tranquille intrépidité requise par la Résistance, dont Aragon et Elsa (le communiste et la juive) furent des organisateurs en zone sud, après qu’ils eurent refusé d’émigrer vers les Etats-Unis comme avec d’autres ils l’auraient pu, trouvant déshonorant en de telles circonstances d’esquiver ici le combat. En bref il faudrait rappeler beaucoup d’histoire(s), et de péripéties oubliées, pour comprendre par quelles épreuves passa ce couple, et dans quelle fournaise une pareille œuvre s’élabora.

    Aragon en sort-il pour autant lavé de tout soupçon, concernant ses compromissions avec l’appareil stalinien ? Forest sur ce point fait montre d’une certaine sévérité, plus dure il me semble que les précédents biographes ou que moi-même dans mes notes et notices de la Pléiade. Sectateur de Thorez, quels que soient les virages et retournements du chef sous les injonctions successives de Moscou Aragon fut un stalinien exemplaire, le prestigieux porte-parole d’un « sinistre stalinisme à la française » ou son « champion infatigable », écrit Forest tout en nous mettant cependant en garde contre les variations sémantiques de cette étiquette, infâmante aujourd’hui mais longtemps titre de gloire. Non content de souligner quels soins mit Aragon à habiller sa vie et son personnage d’une tenace fabulation, comme tous ses commentateurs le savent, Forest le décrit « construisant sans scrupules sa légende » (page 725), formule à mes yeux excessive ; de même il le soupçonne, lors de son courageux affrontement avec les étudiants en mai 68, de vouloir se réapproprier le mouvement ; ou, au détour d’un paragraphe, « En 1968, Aragon a par deux fois raisons. La chose est suffisamment rare pour qu’on le souligne » (page 747).

    Je m’explique mal ce ton soudain dépréciatif : le biographe veut-il donner des gages à son grand ami Sollers ? La ou les raisons d’Aragon n’eurent certes pas la clarté des chaînes cartésiennes, notre auteur louvoie, il se démène et il se contredit, « je ne suis pas celui en qui je placerais ma confiance » (1922). Mais entre la condamnation sans appel de Paulhan (lequel changera d’avis), « Qui attendrait d’Aragon une idée juste ? », et l’éloge superlatif prononcé au sortir de la guerre par un Eluard pressé de faire oublier oublier son malheureux Certificat, « Aragon de nous tous est celui qui a eu le plus raison… », il conviendait de mieux placer le curseur.

    Les amours d’Aragon ou son érotique constituent pour les commentateurs un autre sujet de perplexité, devant lequel Forest ne se dérobe pas. Là où Daix ne faisait qu’esquiver, il consacre en particulier de minutieux chapitres à la volte-face sexuelle des années 70, et à la fidélité paradoxale du veuf envers Elsa, qui ne fut remplacée par aucune femme malgré la bousculade des prétendantes ! Le couple Aragon-Elsa mériterait des analyses plus fines que les habituelles dithyrambes, ou les accusations d’hypocrisie et de double-jeu ; Forest documente bien cette énigme, en lui réservant justement sa part de secret, ou d’insondable mystère. Il note en particulier la douloureuse situation d’Elsa, écrasée sous la légende entassée sur elle par un amant trop zélé ; le chant d’amour à soi-même adressé, « sa monotonie et sa préciosité un peu vaine » ne peuvent que manquer celle qui intitulera un de ses livres Personne ne m’aime. Et les efforts très sincères d’Aragon pour promouvoir sa femme comme écrivain, et l’entreprise même des Œuvres romanesques croisées, d’une générosité sans exemple dans nos lettres, se retournèrent peut-être contre Elsa, ses adversaires l’accusant de devoir son existence littéraire aux efforts prodigués par son mari pour la faire lire. D’une façon générale, Forest trace d’Elsa un portrait mesuré, et attachant ; il observe qu’elle fut plus clairvoyante ou indépendante que Louis, tout en se heurtant comme lui aux suspicions et aux intrigues du Parti.

    A ceux qui ne veulent voir en Aragon qu’un apparatchik ou un scout moscoutaire (ce qu’il fut à tel ou tel moment de son orageuse carrière, comme le montre Forest), il faut enfin opposer qu’on prendra mieux dans ce livre la mesure des souffrances nées de l’attachement. Aragon ne pouvait exister par lui-même ? Il chercha toute sa vie le giron d’une famille, le groupe surréaliste puis communiste ? Mais cette passion très lourde chez lui de la famille, à suivre de mille façons dans ses textes, ne fut en rien un chemin de roses, et les soupçons ou les avanies dont Aragon fut la cible commencèrent très tôt, dès le dadaïsme. Au-delà des querelles nées de telle péripétie (le journalisme qu’on lui reproche d’exercer en 1923 ou 1926, son « communisme national » dès 1940, la publication des Communistes en 1949 et les réactions de ses propres camarades, ou l’affaire ici bien documentée du portrait de Staline de 1953, et jusqu’à la suppression des Lettres françaises en 1972…), il lui fallut beaucoup de grandeur d’âme, et d’endurance, pour lutter contre l’ouvriérisme et l’inféodation aux directives de Moscou sans jamais quitter le parti, et continuer contre vents et marées à le servir au meilleur niveau. Cette passion du service ne fit nullement de lui un être servile ni l’âme morte d’un serf, elle l’entraîna au contraire vers des sommets renouvelés, notre auteur réagissant aux coups de boutoirs de l’Histoire (1936, 1939-1944, 1956 et toute la dernière période qui voit la liquidation de ses successives raisons de vivre) par des salves d’éblouissants chefs d’œuvre : Le Crève-cœur puis Aurélien, Le roman inachevé, La Semaine sainte, Le Fou d’Elsa…). Plus la promesse se dérobait et plus Aragon mit de génie à clamer sa blessure, ou à « désespérément croire », avec d’autant plus d’acharnement qu’il n’avait plus d’espoir.

    Je me suis demandé, lisant patiemment ce gros livre sans en sauter une page, ce qui rend tel lecteur aragonien, espèce assez différente par exemple du proustien, ou du célinien. Quelle sorte de clan ou de fraternité formons-nous, reconnaissables à quels penchants ? Il entre chez les amoureux d’Aragon, dont Philippe Forest fait évidemment partie, un goût indiscutable pour le réalisme, sensibilité ou choix esthétique bien éloignés de ce qu’un vain peuple pense puisque le réel c’est l’infini, le non-maîtrisable ; cette chose qui aura au-delà de nos cabrioles et de nos évitements toujours le dernier mot. Le réel constitue donc un facteur de vertige – expérience où Forest situe, à juste titre, le moteur ou foyer de l’art d’Aragon. Deuxièmement, les amoureux de celui-ci se reconnaissent justement à leur goût pour les complications de l’amour, ou pour l’expression des passions en général ; sur ce chapitre aussi, on est prié (par lui) de ne rien édulcorer, de ne rien normaliser : dans les « enquêtes sur la sexualité » de 1929, Aragon se distingue par son souci de ne pas circonscrire ni rabattre cette passion sur un quelconque ordre moral, et il ajoute que les hommes et les femmes y ont un droit égal.

     

    Il y eut donc un féminisme d’Aragon, qu’il faut préciser. Sa position parfois faible ou masochiste dans le couple amoureux, qui est aussi une ruse pour mieux séduire, les inoubliables portraits de femmes dont regorge son œuvre (La Femme française, Catherine, Clara, Carlotta, Reine, Bérénice ou Fougère…), voire son « parti pris des midinettes » (contre Montherlant en 1943), ou encore l’avenir-de-l’homme-est-la-femme auquel on résume sans le lire l’immense Fou d’Elsa…, me semblent le corollaire de sa réelle tendresse, et de son attention soutenue envers les faibles, les exclus ou encore ses cadets qu’il ne cessa d’encourager avec beaucoup de générosité.

    Il entre enfin dans le choix qu’on peut faire d’Aragon le goût des langues, de toutes les langues ou modes d’expression, peinture, musique, théâtre…, autant que la saveur du secret, sur lequel toute œuvre mais surtout la sienne se referme : car « on écrit pour fixer des secrets », précise Les Incipit (1969), parole en grec a le même radical qu’énigme, dont ni l’auteur ni ses lecteurs n’auront le dernier mot.

    Tout ceci n’était-il pas posé dès 1919, lors de sa mémorable et peut-être réinventée conversation le long des grilles des Tuileries avec André Breton, deux aventuriers « d’une aventure qu’on ne comprend pas » – car si nous la comprenions, mériterait-elle au bout du compte d’être encore appelée l’aventure ?

     

     

     


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  • Reynald Lahanque

    Membre de l'association ERITA (http://www.louisaragon-elsatriolet.org/) nous autorise à reprendre ici son compte-rendu de lecture.

     

    Compte rendu de lecture : Philippe Forest, Aragon (Gallimard, coll. « Biographies », septembre 2015, 891 p.)

     

    L’ouvrage se compose de quinze parties, correspondant à quinze séquences temporelles, et de soixante-trois chapitres (numérotés en continu), auxquels s’ajoute un « Épilogue », tandis que le chapitre 1, « Naissances d’Aragon », se confond avec le « Prologue ». Le mouvement d’ensemble est, comme il se doit, chronologique, mais à la faveur de la thématisation des chapitres, et par souci de clarté, l’auteur s’autorise quelques libertés : ainsi, la question si attendue des amours de l’auteur n’est abordée qu’à partir du chapitre 19 (p. 224). Le corps du texte est suivi de 37 pages de notes (regroupées selon les quinze parties) et d’un index des noms. L’ouvrage comporte aussi un cahier central d’illustrations (14 pages).

    Après la biographie d’Aragon par Pierre Daix qui, à la faveur de ses trois éditions successives (1975, 1994, 2004), a longtemps nourri les travaux des chercheurs, après celle plus récente de Pierre Juquin (2012-2013), qui a livré nombre de documents et de faits nouveaux, la publication de l’ouvrage de Philippe Forest est une relative surprise : quoi de neuf qui puisse justifier pareille entreprise, quelles révélations, quelles archives oubliées ? Pour le dire d’un mot, ce n’est pas sur ce terrain que se situe l’intérêt de ce volumineux ouvrage : sa nouveauté tient à ce qu’il est à la fois une biographie et un essai. Une biographie très informée, qui recueille une grande part des faits attestés et qui ne se dérobe pas à la nécessité de les enchaîner dans un récit, mais aussi un essai qui problématise de page en page le statut même du genre biographique. Une biographie critique, en somme, attentive à ne pas confondre les données et les légendes, à ne pas sous-estimer les ignorances qui demeurent, et à ne céder jamais aux facilités du jugement rétrospectif. Hypothèses, incertitudes, remises en question de ce qui semblait acquis jalonnent la reconstitution. Reprendre et compléter les travaux antérieurs en leur ajoutant cette dimension réflexive justifie donc l’entreprise. Ce qui ne signifie pas que cette nouvelle biographie prétende apporter une lumière définitive : son auteur est animé, au contraire, de la conviction que, de toute façon « le moment du dernier mot est loin encore d’être arrivé » (p. 14) ; il se dit même certain qu’ « existent encore des gisements inaperçus d’archives qui, spontanément ou parce qu’ils se trouveront sondés par tel ou tel qui en aura eu l’idée, livreront des révélations qui, tôt ou tard, exigeront qu’une autre biographie soit écrite » (p. 794).

    Cette biographie circonspecte, l’on peut aussi la qualifier de littéraire, à un double titre : d’une part, en revenant sur l’aventure d’une vie d’homme profondément impliqué dans le siècle, elle entend pourtant privilégier l’écrivain et ses œuvres ; d’autre part, elle est le fait d’un universitaire qui est aussi un essayiste et un romancier. Et un romancier qui fait sienne la leçon même d’Aragon : que se souvenir c’est imaginer, que raconter c’est inventer, et qu’aussi véridique qu’il se veuille le récit biographique n’échappe ni à l’arbitraire ni au désarroi. Car « l’historien et l’écrivain, le biographe et le romancier se situent pareillement devant la réalité comme devant une énigme dont il leur faut respecter la part d’inintelligible, d’insensé qu’elle recèle afin d’en restituer la vérité » (p. 16). « Mentir-vrai », « roman inachevé », c’est aussi le lot du biographe. Et sa tâche est ici d’autant plus ardue que la vie qu’il s’agit d’à nouveau écrire, Aragon l’a lui-même abondamment racontée, multipliant les images et les mirages, les semblances tremblées, les miroirs traversés et les angles morts. P. Forest en a averti d’emblée son lecteur, mais il tient à le répéter : « Il ne faut jamais oublier de quelle formidable falsification relève l’entreprise biographique qui, tournant la vie en récit, vient forcément conférer au moins un semblant de signification sensée à ce qui s’en trouvait peut-être totalement dépourvu. Si bien que la seule manière de n’être pas complètement infidèle à ce que fut la vérité vécue d’une existence consiste à rappeler continuellement quel arbitraire il y a dans le choix que l’on fait de raconter celle-ci ainsi plutôt qu’autrement » (p. 265).

    Ce qui ne contribue pas moins à la nouveauté de l’entreprise, c’est que l’auteur, né en 1962, n’a pas connu Aragon de son vivant, et plus encore, qu’il n’a rien partagé de son engagement politique. Il n’a connu ni les enthousiasmes ni les désillusions de ceux qui ont profondément, et « désespérément » cru à l’avenir communiste. Ce qu’il y perd en familiarité, en empathie peut-être, il le gagne en prise de distance, en liberté de jugement : les enjeux de son travail ne doivent rien au souci de révision politique ni aux pudeurs de l’attachement mémoriel. Ainsi, s’agissant des prises de position publique du militant au moment de la guerre froide, par exemple, ou de ses silences, Forest ne craint pas d’appeler un chat un chat : thorézien fidèle, Aragon ne pouvait que se comporter alors en bon stalinien, et en bon jdanovien, les documents en font foi. Il s’est donc fait un devoir d’être « l’un des porte-parole les plus prestigieux et les plus dogmatiques d’un sinistre stalinisme à la française » (p. 555). Ou encore, en ces années du second après-guerre : « Aragon règne, si l’on veut. Mais la royauté symbolique dont il jouit en apparence se paie aussi, s’il faut le dire un peu brutalement, de sa soumission à la condition plutôt servile que son parti lui impose » (p. 566). Certes, sur l’instant, les choses que nous vivons sont comme enveloppées de « brouillard », selon l’image proposée par Kundera que Forest mentionne à nouveau (il l’avait invoquée au seuil de son livre), image qui invite le biographe à la prudence, tant il est facile de projeter sur le passé une lumière qui n’est venue qu’après coup. Pour autant, l’aveuglement est chose retorse, à la fois subie et volontaire, et qui se dit victime (aux « yeux crevés ») en vient à s’éprouver bourreau (conscient d’avoir « crevé bien des yeux », comme Théâtre/Roman le suggère avec force). « Ignorer » c’est ne pas savoir, mais aussi ne pas vouloir savoir. « On veut en général que le stalinisme d’Aragon s’explique soit par un calcul cynique, soit par une foi sincère. Mais l’un n’empêche pas l’autre et les deux motivations peuvent se confondre au point de ne pouvoir plus être distinguées […] La foi vient à qui s’agenouille » (p. 570).

     

    Dire tout cela sans détours, ce n’est nullement réduire le militantisme d’Aragon à on ne sait quelle aberration : c’est chercher à mieux cerner les contradictions d’un engagement, les affres d’une fidélité, et, dans le contexte d’ensemble du livre, c’est prolonger la méditation sur la complexité d’une vie, sur l’énigme d’une « aventure » qui aura de bout en bout touché au « vertige ». Ce sont là pour P. Forest deux termes-clés : il se sert comme d’un fil conducteur de la formule par laquelle Aragon et Breton se promettaient de devenir les « aventuriers d’une aventure qu’on ne comprend pas », et il voit dans le vertige, terme cher à Aragon lui-même, « l’expérience essentielle » (raison pour laquelle il a publié sous ce titre un recueil d’articles). « Le vertige : c'est-à-dire cet appel que le vide adresse à l’individu, qui l’attire et le repousse, suscite à la fois le plaisir et l’effroi, vide dans lequel on se précipite comme on se jette dans l’inconnu, afin de s’étourdir, de se perdre, prenant le pari que l’épreuve de la vérité est à ce prix » (p. 365). C’est sous ce signe qu’Aragon plaça et l’expérience surréaliste et ce qu’il appela « le vertige soviétique ». Il aura plusieurs fois joué sa vie à quitte ou double, en sachant très grand le risque de perdre, et, perdant, d’y gagner de pouvoir renaître. Multiples furent « les naissances d’Aragon », et multiples les aventures, le biographe confessant qu’au terme de son travail elles lui demeurent en partie mystérieuses.

     

    A certains égards, en effet, on peut dire de P. Forest qu’il aura paradoxalement rendu moins certains bien des épisodes de la vie d’Aragon, puisque le geste de rapporter les faits attestés se double le plus souvent d’un geste critique. Cela vaut, par exemple, pour ce qu’on croit savoir des années d’enfance (et de ce qu’on continue d’en ignorer), des explications trop systématiques par la naissance illégitime, des amitiés conflictuelles et des légendes amoureuses, de l’importance conférée aux ruptures ou, au contraire, à la continuité d’un itinéraire ; cela vaut aussi, autres exemples, pour la complexité des stratégies littéraires (d’Aragon surréaliste ou d’Aragon communiste), pour les questions que posent « la poésie patriotique » (p. 480) et la responsabilité de l’écrivain « en temps de détresse » (p. 524), ou encore pour la parole des témoins, chacun se forgeant son Aragon, le voyant « au miroir de son histoire personnelle » (p. 647), mais aussi en fonction de l’image même qu’Aragon cherchait à produire sur tel ou tel d’entre eux… Page après page, l’originalité de cette biographie est bien d’opérer une réappropriation des données existantes, étant entendu que cette réflexion critique elle-même pouvait être déjà présente dans les sources utilisées. C’est ce qui amène à poser la question de l’usage qui est fait de ces sources, sur ce double plan, factuel et critique.

     

    Au seuil de son livre, l’auteur mentionne bien sûr ses prédécesseurs, P. Daix et P. Juquin, mais aussi ceux, innombrables, qui ont écrit sur Aragon, des témoins, des amis, des interlocuteurs choisis, ou encore « des spécialistes (Suzanne Ravis ou Lionel Follet, Daniel Bougnoux et Olivier Barbarant) » (p. 14). En fin d’ouvrage, dans l’avertissement qui précède les notes (p. 835-836), il mentionne les revues et les sites qui se consacrent à Aragon (et Elsa Triolet), et c’est dans les notes elles-mêmes que sont fournies les références d’ouvrages ou d’études publiés par les chercheurs. Dans l’avant-dernier chapitre, il évoque « l’énorme travail accompli par les chercheurs et les critiques » depuis la première édition de la biographie de P. Daix, quarante années pendant lesquelles a été mise au jour « une monumentale somme d’informations autrefois ignorées » : il a donc tenté de prendre en compte « tout ce que la recherche consacrée à Aragon, toujours active et en cours, a produit jusqu’à ces derniers mois » (p. 793). Les notes placées en fin d’ouvrage ont surtout pour fonction de fournir les références des travaux utilisés. Elles n’en proposent pas de discussion, pas plus que l’ouvrage lui-même ne le fait (ce qui était déjà le cas avec la biographie de P. Juquin), ni ne procède par citations tirées de ces travaux. Pour les chercheurs spécialistes d’Aragon, il peut y avoir là des motifs d’insatisfaction : certains s’étonneront de n’être pas mentionnés, et ceux qui le sont de n’être pas explicitement cités, alors même que le propos de l’auteur leur semblera se tenir au plus près de ce qu’ils ont eux-mêmes avancé ; d’autres s’étonneront que soient ignorés les apports ou les nuances d’analyse qu’ils estiment avoir procurés. Beaucoup regretteront que le jeu du débat académique ne soit pas ici de mise.

     

    L’éventuel malentendu peut se dissiper aisément. Il tient à ce que cet ouvrage très savant, qui fait son profit de la masse considérable des analyses et des trouvailles des chercheurs, n’est pas dans son principe un ouvrage de type universitaire, en ce qu’il vise non le public des seuls spécialistes, mais un public élargi. Il répond à une commande passée par l’éditeur, et on imagine que l’objectif était de livrer au lecteur peu ou non informé une bonne synthèse des connaissances acquises, sans lui infliger une masse d’informations indigeste ni le compte rendu des discussions, des divergences, et parfois des polémiques, qui agitent le monde de la recherche. Et cette commande a été passée à un spécialiste reconnu (grâce à ses articles et ses contributions à l’édition de la Pléiade), un chercheur qui avait pour lui d’être aussi un essayiste et un romancier de valeur. Il me semble donc qu’il faut accepter pour ce qu’il est le contrat de lecture implicite qui régit cet ouvrage, et se féliciter de ce qu’il ait chance de toucher un public plus large que celui des fins connaisseurs et des purs spécialistes. En l’état, il constitue une synthèse à la fois sélective et très riche, dénuée de parti pris (autant que faire se peut), sans pour autant viser à de fades consensus. Qu’il ait fallu à l’auteur « procéder à des choix, passer délibérément sous silence des centaines d’informations », cela se comprend facilement, et l’on admettra avec lui qu’ « une biographie qui reprendrait la totalité du savoir accumulé sur l’auteur – et qui, du même coup, tournant à la pure compilation chronologique de données, cesserait d’en être une – compterait sans doute une bonne dizaine de tomes et finirait par rivaliser en volume avec l’œuvre d’Aragon elle-même » (p. 793-794).

     

    Ajoutons que l’ouvrage se recommande également par ses grandes qualités sur le plan de l’expression et de la composition ; l’organisation du propos, sa clarté, son élégance, devraient faciliter l’accès des lecteurs au foisonnement des faits rapportés, mais aussi susciter son intérêt pour le questionnement personnel et la méditation littéraire qui parcourent le récit biographique, et qui en font, on l’a suggéré, l’originalité.

     

    Ce qui précède ne signifie pas que le livre, sur le plan purement factuel, se contente de recopier des choses déjà dites. Ainsi, Forest ajoute aux archives précédemment dépouillées celles de la préfecture de police de Paris et les fonds des Renseignement généraux, ce qui le conduit, par exemple, à balayer la légende d’une Elsa Triolet espionne soviétique, ou à préciser la manière dont le militant Aragon était fiché. Ce sont aussi ses travaux antérieurs sur les avant-gardes, sur la revue Tel Quel et sur Philippe Sollers, qui lui permettent de jeter un regard neuf et plus aigu sur l’aventure surréaliste ou sur le rapport d’Aragon aux acteurs du renouvellement artistique et théorique des années soixante. De même, il accorde une attention beaucoup plus forte aux dernières années que ne l’avaient fait ses devanciers, en proposant la première synthèse des témoignages et de l’abondante littérature dont on dispose désormais. Parfois, c’est sa connaissance personnelle du milieu littéraire, semble-t-il, qui l’autorise à prendre quelque distance, et à décrire, par exemple, pour ce qu’elle est la tentation paranoïaque qui caractérise « la psychologie coutumière des écrivains qui, quelle que soit la reconnaissance dont ils jouissent, ont toujours le sentiment de n’être pas appréciés à leur juste valeur »… Mais l’auteur de préciser aussitôt, à propos de la situation du couple à la Libération (« les pestiférés les plus fêtés de France », selon Elsa Triolet) : « D’ailleurs, même les paranoïaques ont réellement des ennemis. Ce qui est en effet le cas d’Aragon et Elsa » (p. 540).

     

    Comme les chercheurs sont aussi des lecteurs (presque) comme les autres, sensibles au simple plaisir du texte, ou délibérément subjectifs, ils pourront à loisir discuter des préférences affichées par P. Forest. Ainsi, tout en comprenant qu’Aurélien soit le plus prisé des romans d’Aragon, il émet des réserves sur son « sentimentalisme », une « qualité hautement aragonienne mais qui dans son œuvre prend des formes très diverses » (p. 535), et donc d’inégale valeur. Aux conventions qui régissent les romans du Monde réel, il préfère les innovations des derniers romans, « une sorte de trilogie », qui lui semble constituer peut-être « le sommet de son œuvre littéraire » (p. 732) ; et à propos de Théâtre/Roman, qui « divise encore aujourd'hui les admirateurs d’Aragon », il ne craint pas de déclarer : « Certains le considèrent comme un livre manqué quand d’autres – j’en suis ! – le tiennent pour le sommet de l’œuvre romanesque de son auteur » (p. 786). Sur le plan poétique, il ne fait pas mystère non plus de ses préférences : plus que la poésie des premières années, minimale, négative, antipoétique – si Aragon « fut un immense écrivain au temps du surréalisme, il le dut essentiellement à sa prose » (p. 641) –, plus que les poèmes des années de guerre, qu’il lui semble difficile d’apprécier « pour autre chose que pour la cause qu’ils défendent » (idem), ce sont les livres qui attestent du renouveau amorcé dans les années cinquante qui ont ses faveurs, « Les Poètes et Le Fou d’Elsa par lesquels, avec et après Le Roman inachevé, l’écrivain signe ce qui est certainement la part la plus précieuse de son œuvre en vers » (p. 689). Et si le livre précédent, Les Yeux et la mémoire, est souvent tenu pour « ce que la poésie politique a pu produire de pire » (p. 641), il préfère y voir le moment où, malgré tout, naît « la grande poésie » qui allait bientôt s’épanouir, une poésie du « vertige », Aragon plongeant « son regard dans le vide d’où il est venu et à l’intérieur duquel sa vie menace de verser », en conséquence de quoi « vole en éclats la rhétorique un peu convenue à laquelle l’écrivain s’était jusque-là confié » (p. 643).

     

    Qu’il s’agisse de poésie ou de roman, les préférences de l’auteur vont donc clairement aux œuvres qui, faisant retour sur les déchirements vécus, ceux de l’amour comme de la politique, ont poussé le plus loin l’effort de réflexion sur soi, l’exploration d’une identité menacée, et ont ainsi relevé le défi de dessiner « un autoportrait impossible » : « Dans le miroir brisé où l’écrivain se regarde, il finit par ne plus rien voir hormis la brisure même du miroir : une déchirure qui réfléchit celle de sa vie et qui ouvre à l’intérieur du monde ce précipice vrai dont la littérature exprime le vertige, duquel tout procède et où tout, nous dit le romancier, finit par se perdre » (p. 735). C’est bien une conception de la littérature, l’idée qu’on se fait de sa nécessité, qui sous-tend ici le jugement. Il est frappant de constater qu’à propos des mêmes œuvres, Le Roman inachevé, La Mise à mort ou Théâtre/Roman par exemple, là où Pierre Juquin entendait conclure à une sorte d’optimisme malgré tout, Philippe Forest privilégie l’accent mis sur « la perpétuelle tragédie », la déroute des croyances, l’aveu d’une vie gâchée, la perte à jamais inconsolable. Car « seule l’expression du désespoir confère au propos d’Aragon sa profondeur vraie » (p. 785). Voici qui laisse penser que dans tous les cas, et P. Forest le dit en clair, une biographie est aussi en quelque manière un autoportrait.

     

     

     

     

     

     

     

     


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    http://culturelle.asso.univ-poitiers.fr/spip.php?article267


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