• Le grand jeu

    (A propos de Théâtre/Roman)

    Aragon a fort peu écrit pour le théâtre : deux courtes pièces essentiellement du Libertinage, d’ailleurs remarquables et malheureusement jamais jouées, que j’ai eu le plaisir d’éditer dans le tome I de la Pléiade. Le terme de théâtre en revanche semble constituer une archi-catégorie de son écriture ou de sa poétique, qui n’intitule pas par hasard son dernier opus majeur, comme s’il voulait par lui dénuder une composante de son œuvre, et en même temps la couronner. D’où notre colloque, et ma propre contribution destinée à mieux cerner cette obsédante théâtralité d’Aragon.

    Mais théâtre sous sa plume nomme exactement quoi ? Le plus haut des langages sans doute, comme il est dit page 113 (éd. « L’Imaginaire »), et nous aurons à dire pourquoi ; je proposerai ici une petite typologie ou un échelle des jeux repérable dans ce corpus du dernier roman, qu’on peut graduer depuis le simple débrayage énonciatif jusqu’à une extrême cruauté. Où commence, où s’arrête le jeu, quand l’écriture ou l’amour le compliquent et ne cessent de le relancer ? « J’ai toujours joué. De tout, de tous, avec moi-même. Toute ma vie n’aura été qu’un jeu prolongé » (Blanche ou l’oubli, Folio page 304) : suspendons cette citation à l’ouverture de notre parcours, pour ne pas trop vite donner au jeu un sens restrictif, pour le laisser ouvert, libre de rebondir ou justement de jouer.

     

     

    Le premier degré où se repère dans notre texte le théâtre concerne les paroles ou les attitudes du comme si, la simple feintise donc qui introduit le conditionnel, comme il est dit du « comme si du jeu (…) ou n’importe quelle relation supposée » (page 510), qui se rattache directement aux pages si fortes de La Mise à mort sur le « Let’s pretend » d’Alice proposant à sa chatte Kitty de jouer aux échecs, ou aux rois et aux reines, où Aragon voit pour sa part le moment ou l’art d’entrer dans le roman, le coup de pouce ou l’incipit qui entrouvre la porte des fables. Cette expression d’Alice est également rapportée, dans La Mise à mort, au « supposing » du serviteur chinois évoqué par Elsa dans A Tahiti (Pléiade V, pages 133-134).

    Plus franchement, le théâtre commence avec le débordement ou l’excès de la représentation, et particulièrement ou au premier chef des représentations amoureuses. On sait, notamment par un titre d’Olivier Barbarant, à quel point cette catégorie de l’excès colle à Aragon qui, d’une façon générale, aura été trop, en aura fait des tonnes. Notamment en amour. Cela est bien dit au début du chapitre « Le temps d’Eurianthe », qui revient sur « le théâtre d’aimer. De croire aimer. La femme-miroir. Qu’est-ce qu’on cherche en elle ? Elle ou soi ? Ou simplement le triomphe, un triomphe. Je me joue une pièce à grand spectacle » (p. 149).

    Il y a amorce de théâtre troisièmement dès que s’opère un débrayage énonciatif, ou relationnel : distinguons, en précisant. Aragon est souvent revenu sur « la tragédie du vous » (Blanche ou l’oubli) et le drame de paroles sans adresse ; c’est par excellence la situation de celui qui, sur le papier ou devant le trou noir béant au pied de la scène, écrit ou profère ses mots pour tous et pour personne. La parole du comédien exposé en pleine lumière, isolé par cette exhibition même, explicite ou aggrave la solitude de l’auteur qui ne sait pour qui, à qui écrire, et qui fait du langage un usage plus ostensif que performatif, qui montre ou cite entre guillemets au lieu de bonnement dire. (Dire et montrer, ces deux catégories d’abord explorées par Wittgenstein traversent toute la communication dont la parole est bordée ou enchâssée par les signaux mimo-gestuels, mais elles traversent aussi les usages du langage lui-même : on peut débrayer sa parole en la mimant, en la montrant ou en la citant dans des usages par exemple autonymes et autoréférentiels.) Le début du chapitre « Les paroles gelées » explore avec acuité ce débrayage à la fois énonciatif et relationnel du comédien épinglé, comme un papillon, sous les guillemets de sa parole surexposée dans le pinceau des projecteurs : « Maintenant que j’étais seul, dramatiquement seul, tout m’était devenu comédie. La conversation des autres. La mienne. Tout ne m’était vraiment plus que théâtre, un théâtre dérisoire. Le théâtre même. (…) L’emplir de mots inutiles. Ils éclataient le soir dans les lèvres peintes des personnages que je devenais sur des scènes où de plus en plus le langage de ma bouche m’apparaissait faux, artificiel. Il me semblait que je n’aurais pu parler qu’à des fantômes, comme le Vieux » (p. 331) ; et ce débrayage de la voix ou du comportement s’aggrave à la page suivante en celui de la croyance : « … nous étions entrés (…) dans un monde étrange de nuées, dans une crise où plus personne ne croyait à rien. (…) jamais il n’y avait eu autant de temples pour des déclamations à quoi personne ne croyait » (p. 332). Si nous avons lu, dans « Le monologue du théâtre », un éloge paroxystique du théâtre qualifié de « plus haut langage (…) Plus pur langage purement langage Rien / Que langage où / Les mots sont gestes rien / Que gestes rien que / Mots » (p. 113), cet autre passage détruit le privilège énonciatif du théâtre où la parole se vide d’effectivité ou d’action ; entre dire et montrer, entre l’acte de parole et son narcissisme sonore, entre les mots utilisés à l’horizontale dans la conversation ordinaire et ceux érigés à la verticale par le monologue théâtral, il faut choisir. Il faudrait lire toute la suite de ce monologue, à commencer par la comparaison des serpents au venin enfermé dans leurs globes de verre, pour comprendre qu’au théâtre rien n’advient vraiment et rien ne se passe, « rien n’est un fait tout simulacre » (p. 114)… Le théâtre, ce lieu où la parole apparemment s’enrichit et se recharge de corps et de décor, paye ce supplément d’un sentiment irréparable d’irréalité ; l’auteur de l’article « Du décor » (1918) le souligne lui-même sur cette notion cruciale qui a vite fait de disqualifier la représentation, en donnant le désir de renverser ou de crever les toiles peintes : « Pour toi, les choses, c’est toujours du carton, alors tu crèves » (p. 163, « Soliloque du comédien »).

    L’expérience de ce qu’on appellera après Derrida la parole soufflée signale ou souligne sa promotion et/ou sa déchéance théâtrale ; or nous savons par les Incipit combien cette expérience est ordinaire pour un auteur qui n’a pas écrit ses romans mais qui les a « lus ». Aragon y revient ici au chapitre « Le contre-dit » : « Ce que je puis assurer, c’est que je ne savais pas ce que j’allais dire et que je l’ai dit » (p. 185), et deux pages plus loin « il m’arrive, parlant, d’être entraîné par ce qu’on m’objecte, à dire une chose dont je n’ai nullement souvenir de l’avoir préalablement pensée, et d’où va découler tout ce que je dirai par la suite, sans avoir eu (ou pris) le temps d’y réfléchir » (p. 187), ce qu’il rattache à (en italiques dans le texte) « l’invention même de moi-même », ou encore page 188 « tâchez d’entendre cela comme une conversation entre deux personnages, un théâtre, le dialogue où l’un et l’autre des conversants opposent l’un à l’autre, sous les espèces d’un texte partagé, l’assertion de ce qui leur est soufflé, de ce qu’il ne sait pas d’eux-mêmes, et qui pourtant est pour chacun lui-même… ». Ces pages rabattent sur le théâtre, et sur une précieuse métaphore de l’escrime que nous commentons ailleurs, l’expérience troublante ou abyssale (dont témoigne tout Les Incipit) de cette création verbale, donc aussi bien identitaire, sans préméditation aucune et qui échappe dès l’origine à son « auteur », ce dernier terme concentrant donc la charge de l’énigme ou du secret.

    On passe vite de cette parole soufflée ou insinuée au dédoublement du sujet, ou à son occupation par un autre ; cette querelle identitaire, ou cette guerre menée entre deux individus au nom de la réappropriation de soi (ici entre Romain/Denis et « le Vieux ») recommence le théâtre fratricide de La Mise à mort entre Alfred et Anthoine. Le débrayage de l’énonciation conduit en effet facilement à celui de l’identité, et à la postulation récurrente d’être un autre, posée dès l’incipit (p. 13) comme une tentation, à laquelle fait écho p. 25 « ce cheminement polyédrique des pensées contradictoires, cette réinvention de moi-même dans un personnage offert ». « Qu’est-ce qu’un personnage, demandait Breton dans son célèbre Manifeste de 1924, sinon une tentation ? » N’étant pas romancier, l’auteur de Nadja n’aura guère succombé à ce glissement qui fut au contraire la grande passion (à la fois jubilatoire et douloureuse) d’Aragon, objectivement thématisée, mise en scène et analysée de multiples façons dans ses derniers titres. Parmi les mille (et lassantes) déclarations-déclamations qui frappent d’incertitude l’identité du narrateur-locuteur, relevons page 37 « Ainsi commence en / Moi ce rôle ampliatif d’être un autre et d’être / Moi-même Lequel des deux frappe à la porte / Et commence l’immense doute en moi de qui / Je suis celui qui parle ou l’autre qui m’épie / Me dicte (…) » (voir aussi p. 79, et 248 avec la comédie du lévrier). Cette bifurcation identitaire est explicitement rapportée, page 24, à l’absence d’assignation symbolique qui aurait pu venir à Romain/Denis par un père : « cette existence, qu’au lieu de tenir d’un père, je me donne, et l’auteur n’y est, les auteurs n’y sont pour rien, ou si peu, le prétexte (…) tout vient de moi, de mon kaléidoscope intérieur (…) ». Le théâtre apparaît donc ici comme la chance d’un auto-engendrement, la fiction d’une imposition symbolique toujours disponible, ou réalisable par soi seul – ce que contredit évidemment la notion même d’ordre symbolique, ici détourné ou perverti.

    Cette substitution n’a rien d’aimable ni de tranquille, puisqu’elle suppose une première disparition ou mise à mort de soi, d’où quantité de pages, à ce sujet encore, qui glosent interminablement le théâtre comme crime, meurtre rituel ou sacrifice public, par exemple la fin du « Monologue du théâtre » page 118 : « … car je suis / A la fois la victime et le victimaire / Celui qui tue et qu’on tuera (…) Théâtre à toi Par qui je cesse d’être / Et je deviens ». La tragédie (à quoi l’étymologie rattache la pratique du bouc émissaire) est toujours le parcours (sanglant) d’une certaine boucle, une réversion ou une circularité fatale de l’action, toujours elle-même portée par la bouche. Il faut donc lier ensemble le bouc, la bouche et la boucle émissaire, dans une même circularité qui fait la confusion tragique, déjà examinée dans un roman comme La Mise à mort, et explicitée ici.

    Si l’homme sujet au théâtre meurt à soi-même, et n’est donc pas (comme le voulait Kant) le siège de ses représentations, si le simple cogito du je pense/je suis glisse vers quelque il est pensé/il suit, une incertitude générale envahit la scène mentale, le jeu déborde, et frappe les frontières mêmes du jeu, ou des jeux qui voudraient s’enclorent ; il n’y a plus de frontières entre jeu et non-jeu, la notion même de jeu (au sens de dérèglement, de hiatus) frappe de confusion les certitudes les plus ordinaires, en bref nous entrons ou sombrons dans le grand jeu, bien exprimé il me semble dans la pathétique demande lancée page 34, « Quand est le vrai de vivre je vous prie / Je vous supplie / Quand est le vrai de vivre et d’en mourir quand est / Le spectacle / Quand est mentir et le théâtre / Ou n’est-ce pas plutôt l’homme et la femme ensemble / La seule immense et peinte vérité ». Question abyssale, qui plonge au tourniquet du mentir-vrai, et suspend le principe de vérité, ou de réalité, à la relation de l’homme et de la femme, à cette pragmatique amoureuse dont on connaît pourtant l’instabilité, et les pièges. L’homme seul privé d’interlocution ou d’adresse devient la proie de ses rôles, le vertige du théâtre borde ou menace de toutes parts sa vie, comme pour Mercadier dans Les Voyageurs de l’impériale le vertige du jeu.

    Il faut en effet relier les pages si fortes qui dénudaient dès 1939, dans Les Voyageurs, le vertige du jeu de casino, aux abîmes du jeu théâtral sondés ici. Leur jonction s’opère page 150 de Théâtre/Roman dans l’interpellation provocante prêtée à la belle Eurianthe apostrophant le comédien : « Vous n’êtes pas joueur ? ». Le démon du jeu a saisi Mercadier à travers la Bourse, et il prend la forme des cartes à Venise puis Monte-Carlo. Les pages qu’Aragon consacre au baccara, dans la deuxième des « mesures pour rien », évoquent directement sa liaison orageuse, et qui faillit être mortelle, avec Nancy Cunard : un temps de voyages, de tables de jeu, d’étreintes passionnées et de course à l’abîme. Le tourbillon mondain de Monte-Carlo montre un monde de somnambules au bord du gouffre, une société sans œuvre ou qu’on dira, au sens fort du mot, désoeuvrée : non seulement les joueurs ne font rien mais il ruinent et démoralisent, en les confiant au hasard, le travail, le mérite ou les plaisirs qui occupent ailleurs les hommes… Cette puissante méditation sur le hasard au cœur de la vie sociale, et du mouvement historique, prolonge une morale et une esthétique bien attestées dans le surréalisme, et notamment dans Le Paysan de Paris ; les joueurs placeront toujours les prestiges de la perte et d’une folle insouciance plus haut que la raison. Les tables de jeu, à cet égard, concentrent l’énigme de la passion et communiquent ainsi avec l’abîme plus général du féminin : car ce sont des femmes, Carlotta, Francesca, Reine ou (pour Aragon) Nancy qui conduisent l’homme au jeu, au jeu qui désamarre le sujet de ses attaches ordinaires et fait pleinement de lui un être de vertige. Eurianthe est le dernier maillon de cette énumération, et elle boucle pour finir le prestige fatal de la roulette sur les feux du théâtre, confondus dans une même fascination.

    Equipés de ce parallèle, ou de ce nouveau paradigme, nous ne nous étonnerons pas de lire dans Théâtre/Roman des pages qui pointent dans le théâtre, comme dans les jeux de hasard, la part maudite de l’existence ou du désir ; le comédien se livre à une prostitution plus ou moins sacrée, « Et moi, pour eux, j’ouvre mon ventre et ma vie, je me vends, je m’entre devant eux dans le mensonge de moi-même, de tout ce que je suis je fais feu sur moi-même (…) » (p. 57) ; il appartient à cette corporation maudite des gens de sac et de corde auxquels on refuse sépulture chrétienne (p. 101), « Car tu n’es rien Théâtre qu’une fornication » (p. 117), « les mots te sont soufflés dont tu n’en combines pas l’enchaînement toi-même, tu couches dans des centaines de bras inconnus. Ceux qui ont payé pour pataugent dans tes plaies » (p. 162). La suite du texte aggrave cette confusion en attribuant aux artisans et officiants du théâtre tantôt l’inexistence des fantômes (p. 396) et tantôt des fantoches (p. 322).

    Le théâtre comme la roulette constitue donc l’horizon d’une (et l’aspiration à une) certaine perdition individuelle et sociale, dont Aragon à la suite d’Artaud, sans jamais le citer, a sondé toute la cruauté. Cette cruauté consiste à boucler l’extrême de la présence sur les artifices et les replis de la représentation ; à faire arriver, au lieu et au cœur même du simulacre, le réel dans son insoutenable, son intraitable irruption. Théâtre/Roman tourne autour de ce point d’effraction, sans pouvoir tout à fait en traiter ; ses pages les plus sombres font néanmoins écho, il me semble, à un curieux souvenir, de l’ordre peut-être d’une fausse reconstitution ou de ces songes qu’on prend pour des anamnèses. La roulette consiste à faire pénétrer une bille dans une case, comme le tir au pistolet une balle dans une tête. Au tome II de L’œuvre poétique, Aragon reprend son article des Lettres françaises de mars 1968 intitulé « L’Homme coupé en deux », sur la naissance et les entours des Champs magnétiques, pour raconter comment au printemps de 1920 Philippe Soupault et André Breton avaient écrit pour les soirées dada à venir une pièce de théâtre, S’il vous plaît, dont trois actes seulement étaient rédigés, le quatrième demeurant en projet sous la forme d’un happening : « Il fallait que le dénouement de la pièce mît ses auteurs en question, il s’agissait de donner à l’imagination une conclusion qui mît la vie en cause, une conclusion qui fût le drame. (…) Il n’y aurait pas de quatrième acte à proprement parler. Le rideau se lèverait sur les auteurs qui publiquement écriraient leurs noms sur des papiers pliés, jetteraient ceux-ci dans un chapeau, et y tireraient au sort qui des deux sur l’instant allait se loger une balle de revolver dans la tête. (…) Je ne pouvais regarder ni l’un ni l’autre de mes amis sans être pris d’épouvante. Et je savais bien que tenter de les dissuader, c’était ancrer en eux la résolution fatale. Il y eut, à cet air de carnaval des premiers mois de Dada à Paris, ce fond sinistre, entre nous ce secret » (OP II, pages 45-46).

    Histoire de nous rappeler que Dada pas plus que le théâtre ne sont des simulacres de tout repos, mais peuvent servir aussi à approcher la terreur.

     

    D.B.   Source: http://media.blogs.la-croix.com/aragon-en-son-moulin/2013/05/29/

     


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  • Daniel Bougnoux tient depuis quelque temps un blog sur le site du journal La Croix (on s'étonne mais c'est ainsi) et propose une lecture des lectures proposées pendant deux jours au Moulin à l'initiative de Marie-Christine Mourier. Voici donc:

    Nous étions, le groupe de recherche d’Erita et celui de l’Item, réunis deux jours durant vendredi et samedi derniers au Moulin de Saint-Arnoult en Yvelines pour parler de Théâtre/Roman, ouvrage qu’Aragon publia en 1974 avec pour mention sur la bande « Mon dernier roman »… Titre au libellé et au contenu énigmatiques, d’ailleurs assez peu lu : si La Mise à mort et Blanche ou l’oubli atteignent chacun depuis leur parution une vente de 80000 exemplaires, Théâtre/Roman semble plafonner autour de 17000. Ces trois titres constituent l’essentiel du tome V des Œuvres romanesques complètes en Pléiade, paru en octobre 2012, et si j’en ai annoté personnellement les deux tiers, j’ai été heureux de me délester de l’édition critique du dernier sur Philippe Forest car je n’aimais pas beaucoup Théâtre/Roman, avec ses coquetteries formalistes, ses jérémiades, ses jeux de mot à deux balles ou la question partout répétée de savoir qui y écrit, et pour qui… Ce qu’Aragon orchestrait souverainement dans les romans précédents en tressant savamment, sensuellement la chair d’une intrigue et de personnages malgré tout cohérents avec un questionnement philosophique ou théorique, me semblait faire place à un ressassement presque sénile : une dénudation brutale des procédés, un effondrement narratif, un clavier autrefois somptueux soudain réduit à quelques touches… Ce colloque m’a permis de réviser ce jugement, et de mieux entendre Théâtre/Roman, même si je lui préfèrerai toujours n’importe quel autre titre d’Aragon.

    « C’était à la fin mai quand rougit l’ancolie », dit du jardin du Moulin un poème des Yeux et la mémoire (1954). Nous étions venus à la bonne date mais il pleuvait, le parc n’était guère attirant et la grande salle peinait à monter en température. Au moins nos échanges furent-ils exempts de mélancolie : Aragon est un auteur qui plus que d’autres gagne aux colloques tellement son texte semble tissé ou croisé d’intentions contraires, d’arrière-pensées et de sous-entendus. Il vaut donc mieux se mettre à plusieurs pour déchiffrer, ou simplement lire, cette somme de ratures, d’aveux, de mensonges et de masques par quoi lui-même définit quelque part son art romanesque, et pour mieux entendre un auteur lui-même pluriel jusqu’au vertige. Le petit miracle de notre rencontre (une quinzaine de communications en deux journées) fut dans l’émulation générale, et l’excellente tenue des analyses présentées : s’il est rare qu’un colloque échappe à la répétition, à l’ennui ou à l’erreur de casting, tout fut dans celui-ci d’excellent niveau, l’interprétation régnait (comme Aragon dit des monuments dont on prend soin d’égaliser par le haut les façades).

    Et j’ai appris ou mieux compris notamment ceci : l’espace de Théâtre/Roman passe et repasse par une chambre, qui centre l’intrigue mais aussi la frappe d’incertitude car ce lieu du sommeil, ou de la rumination constructive, n’est pas propice aux évidences claires, ni à un réalisme de premier degré : au cœur de la chambre se tient le crâne du narrateur où tout s’emboîte, et se rêve, de sorte que notre roman, plus radicalement que le précédent encore, veut nous montrer « comment cela marche, une tête », c’est-à-dire les souvenirs et désirs d’un vieillard assailli de réminiscences, doublées de quelques remords, et assoiffé aussi de recommencement. Pas plus qu’Aurélien ne nous raconte la rencontre première de son héros et de Bérénice, nous ne voyons ici le déroulement d’un fil ou film événementiel : tout se passe à la cantonade ou dans le déjà-vécu d’une tête qui se remémore ou médite.  Roselyne Waller a donc particulièrement insisté sur le cinéma ou le théâtre intérieur de cette narration, constamment soupçonnée de tromperie, soumise à la réversibilité permanente du dehors et du dedans. Le texte fore sa propre profondeur, jusqu’à évoquer les mines de sel (la cristallisation stendhalienne) et de falun, du côté des fossiles géologiques donc, auxquels font contrepoint les exercices d’aération, de respiration, notamment par la multiplication des blancs qui espacent les phrases, ou dans les mots l’introduction des diérèses, des tirets ou des apostrophes (entr’acte)… La scène qui commence à la bouche explore ainsi, comme chez Beckett, un espace toujours à la fois ouvert et clos, une vacuole qui contient tout un monde.

    Le réel n’est pas une valeur sûre, il s’agit sans cesse de le reconstruire, avec tous les risques d’emphase et de falsification propres aux mots du poète, de l’amoureux ou du militant. D’autres approches furent donc convoquées et confrontées par notre auteur, réaliste impénitent, celle de la musique notamment, ou de la peinture, ou du théâtre des gestes et des corps exposés… N’y a-t-il plus de territoires mentaux à découvrir ? Se pourrait-il que les philosophes, les logiciens ou les linguistes aient d’avance quadrillé de leurs catégories l’expérience et les jeux, passés et à venir, que nous avons avec les signes ? On sait que le roman, pour Aragon, se joue en avant des sciences constituées, en avant de l’expérience consciente du sujet qui le compose et l’écrit, en avant des médias ou des outils de représentation déjà disponibles… Quatre fois répété dans ses titres, « roman » constitue dans cette mesure l’archi-genre, et l’horizon de toute connaissance, la plus haute synthèse intellectuelle (ni théorique, ni très méthodique) ; à Kundera qui souligne « le regard lucide et désabusé du romancier », on peut opposer la conception plus carnavalesque d’Aragon – qui lança en France l’auteur de La Plaisanterie, avant que celui-ci ne répudie la préface qu’il lui avait donnée pour mieux voler de ses propres ailes… Ce dossier des relations Aragon-Kundera se trouve bien débrouillé par Reynald Lahanque, qui rappela combien l’aveuglement accompagne la croyance, pourtant indispensable pour simplement croître, et bander ses forces : la dé-croyance accompagne donc la décroissance, ou le rétrécissement vital qui forment aussi ou d’abord le sujet de ce roman. Il était plaisant, tandis qu’ainsi nous parlions, de suivre par la fenêtre les évolutions sur la pelouse du lapin installé par Speedy Graphito, énorme baudruche bleue de trois mètres de hauteur qu’un inhalateur interne tantôt érige, et tantôt réduit à l’état de flaque de plastique sur le sol ; ces deux états du lapin, turgescent et détumescent, gonflé à bloc ou raplapla, ne manquaient pas d’évoquer dans l’inconscient des colloquants les passages d’un texte fertile en épisodes maniaco-dépressifs.

    On chercherait en vain dans ce roman terminal et fuyant, pour conclure avec Marie-Christine Mourier organisatrice du colloque, une phrase-clé qui le résumerait, ou le verrouillerait. Pas plus qu’une image fixe ou dernière de soi, où Aragon se reconnaîtrait. Lui-même ne pouvait donc que haïr les biographes ou les critiques qui prétendaient l’enfermer dans une histoire, dans un sens (et il le fit bien sentir à Pierre Daix, responsable de sa première biographie parue en 1975). S’intéresser à Aragon c’est courir après le mouvement perpétuel, ou se pencher sur la tragédie de l’identité – ce que lui-même appelle aussi dans La Mise à mort « cette abomination d’être ». La tragédie propre au « dernier roman » n’est pas tellement la mort que le rétrécissement des perspectives, l’angine atroce d’un esprit qui se heurte à lui-même, affolé de vérifier (après la mort d’Elsa) qu’il n’y a plus d’autre, ou plus que soi comme autre… D’où ses tentatives parfois désespérées, voire grotesques, pour relancer le jeu et prouver le recommencement quand même, et pour « déjouer le jamais plus » (Stéphane Hirschi), pour ne jamais finir en rebattant jusqu’au bout les cartes, jusque dans la dé-composition de son Œuvre poétique (Josette Pintueles).

    Je poste ci-contre ma propre contribution au colloque, intitulée « Le Grand jeu », où je tente d’analyser en 30 minutes les échelles de la théâtralité dans ce roman, depuis la simple feintise jusqu’à une déconcertante forme de cruauté. Ajoutons que nos échanges auraient été moins probants si une séquence proprement théâtrale ne les avait ponctués : la très jeune Marie Revault d’Allonnes a donné vendredi soir, à même la salle ou le sol où nous discutions et sans autre attirail qu’un projecteur et le décrochez-moi ça d’une penderie, son interprétation du poème Les Chambres (1969) entrecoupé de pages tirées de Théâtre/Roman. J’ai dit ici même sur ce blog (fin avril) les dangers de mettre en scène Aragon, à l’occasion du Paysan de Paris. L’essai et les parti-pris de Marie Revault d’Allonnes sont bien différents, et plus suggestifs : tout se joue avec elle sur la voix, chargée d’installer un monde, une chambre, un(e) destinataire ou des autres… Vêtue d’un costume trois-pièces blanc, qu’elle troquera en direct contre une robe rouge (comme si elle-même, ou le lieu, devait « changer à chaque instant de décor comme de chemise »), elle adopte pour dire le texte une voix ni personnelle ni impersonnelle, ni absente ni présente, ni directe ni enregistrée, une voix de rêve qui semble en effet planer sur les êtres ou les situations, susciter l’action et la replier dans le souffle, rabattre ou comprimer toute fiction sur l’art de la diction. Et le costume d’abord d’homme laisse planer également le genre, jamais ni tout-à-fait masculin ni féminin. Je ne sais si son théâtre est aragonien, mais il consonnait fortement, dans l’espace de cette salle et au terme de notre journée, avec nos propres lectures ; et Marie eut l’habileté aussi de feindre l’accident, la panne de texte ou de lumière, pour remettre en frottement la représentation et la présence, le monde du théâtre et la cruauté du réel. On peut voir son spectacle, « Les Chambres », tous les mercredis à 19 h. au Théâtre Darius Milhaud, 80 allée Darius Milhaud dans le XIX° (réservations au 0142019226).

    Speedy Graphito de son côté ne s’est pas contenté d’installer son lapin ; à l’invitation de Bernard Vasseur, directeur du Moulin et infatigable prospecteur d’artistes plasticiens qu’il invite dans le parc et sur les cimaises, le « street artist » a planté dans l’herbe un mur qu’il a, comme Aragon fit dans sa dernière décennie des murs de son appartement, saturé d’images empruntées à la rue, aux clichés du cinéma ou de la BD. Et il a suspendu dans la salle où nous conférencions d’agressifs (et suggestifs) paysages nord-américains, traités dans un style qui évoque Crumb, ou le vermoulu de Bellmer, ou les stéréotypes flashy et punchy du pop-art, ou l’écran de nos ordinateurs, ou le dripping de Pollock…, drôles et percutants. A voir peut-être sur son site, que je n’ai pu encore consulter.

    Daniel Bougnoux le 29 mai 2013

    http://media.blogs.la-croix.com/

     


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  • « Aragon : Théâtre/Roman », colloque organisé par Marie-Christine Mourier et Roselyne Waller, vendredi 24 et samedi 25 mai 2013.

    Dans le cadre du trentième anniversaire de la mort d’Aragon, l’ÉRITA (Équipe de Recherche Interdisciplinaire sur Elsa Triolet et Aragon) organise, au Moulin de Saint-Arnoult-en-Yvelines, en collaboration avec l’équipe Aragon de l’ITEM (Institut des TExtes et Manuscrits modernes), un colloque sur Théâtre/Roman, « dernier roman » de l’écrivain. Les intervenants s’attacheront à dessiner le panorama de ce « roman-monstre » - ouvrage d’une irréductible originalité aussi bien que somme testamentaire liée à l’ensemble de l’œuvre - à travers l’étude des manuscrits, l’analyse de la fabrique sophistiquée d’un texte qui affiche sa déconstruction ou l’examen de sa réception.

    Des artistes donneront, à leur manière, à voir et à entendre l’écrivain-poète.

    Kti Vandamme et Jean-Claude Demeure présenteront leur approche plastique de Théâtre/Roman sous forme d’un livre d’artiste, livre de dialogue avec le texte.

    Voir la plaquette des plasticiens

    Les deux plasticiens s’entretiendront avec le public samedi 25 mai à 11 h 30 et exposeront également, le temps du colloque, d’autres livres d’artistes réalisés par eux, parmi lesquels l’ouvrage d’Aragon, Le Con d’Irène.

    Marie Revault d’Allonnes, comédienne, proposera, vendredi 24 mai à 18 h, une interprétation du poème d’Aragon, Les Chambres , sous les allures d’un "seul en scène" lui permettant de restituer sa vision de la méditation violemment mélancolique du poète, qui revisite les expériences passées et les angoisses prenant corps dans les nuits sans sommeil.

    Voir la plaquette du spectacle Les Chambres

    Ce colloque a été organisé grâce à l’appui financier de la Maison Elsa Triolet-Aragon, de l’Université Lille 2, du laboratoire Calhiste de l’Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis, de l’ITEM-CNRS et de l’ÉRITA.

    Organisatrices : Marie-Christine Mourier, Roselyne Waller.

    Sites :
    louisaragon-elsatriolet.org (Site de l’ÉRITA)
    louis-aragon-item.org/ (Site de l’équipe Aragon de l’ITEM)
    maison-triolet-aragon.com/ (Site du Moulin)

    Pour télécharger le programme du colloque

    Le programme du colloque


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  • Sartre et Aragon (1952-1954)

    Un moment de compagnonnage

    En 1952, la guerre froide mondiale se cristallise en France autour de deux pôles : l’affaire Henri Martin (1950-1953, commencée en 1950 et toujours active) et, au printemps de 1952, l’échec du Parti communiste, du Mouvement de la Paix et de la CGT dans leur action contre la venue en France du général Ridgway (« Ridgway-la Peste », 28 mai et 4 juin 1952).

    Dans ces circonstances, autour du thème de la lutte pour la Paix, Sartre répond aux avances des communistes qui, jusque là le critiquaient et même le vilipendaient. Pendant deux années, guère plus, Sartre et Aragon vont agir plus ou moins de concert, chacun de son côté rencontrant des difficultés dans son propre camp et aucun des deux ne perdant de vue son œuvre propre.

    Deux puissances intellectuelles et politiques, que tout sépare par ailleurs (les origines, la formation, les expériences politiques, le genre de notoriété…), cherchent à se coordonner, non sans malentendus — cela se terminant par un échec.

    Voici l’ordre que je suivrai :

    1. Le volet Henri Martin

    2. Les événements du printemps et de l’été 1952

    3. Le congrès des peuples pour la Paix, Vienne, décembre 1952

    4. Les négociations, interactions et enjeux dans la relation entre Sartre et Aragon

    5. Développement et conclusion : des enjeux d’écrivains

    I.Le volet Henri Martin

    Dix ans après les faits, dans son « Merleau-Ponty vivant », l’article paru en octobre 1961 dans Les Temps modernes en hommage à l’ami disparu, Sartre raconte les premiers contacts de 1952. Cela sans oublier les insultes passées :

    « Des communistes vinrent me voir à propos de l’affaire Henri Martin. Ils tentaient de réunir des intellectuels de tout poil, lustrés, visqueux ou lubriques pour la porter devant le grand public. […] Nous décidâmes d’écrire un livre sur l’affaire et je partis pour l’Italie ; c’était le printemps1. »

    Donc l’initiative appartient au PC et à propos de l’affaire Henri Martin, laquelle représente, aux yeux du Parti, une excellente occasion de lutte contre l’impérialisme français et occidental, en conjuguant autour d’un personnage emblématique les possibilités de rassemblement : masses populaires, chrétiens progressistes, gauche non communiste, intellectuels… Pour ce faire, le Parti a mobilisé l’un de ses dirigeants historiques (André Marty, qui sera bientôt écarté de toutes ses responsabilités, pourtant, entre septembre et décembre 1952), son appareil d’organisations de masse (CGT, Mouvement de la Paix, Secours populaire français, comités ad hoc…), sa presse (depuis les organes de province jusqu’à Ce soir, Les Lettres françaises et bien sûr L’Humanité).

    Dans cette démarche de certains communistes, non nommés (« des communistes »), apparemment, Aragon n’est pas encore impliqué.

    Sartre se mettra au travail, un travail de coordination entre de nombreux participants et une œuvre d’écriture, et il en sortira le volume de L’Affaire Henri Martin (Gallimard, parution octobre 1953, pour la vente annuelle des écrivains du CNE)2.

    Trois observations :

    1. La facture du livre est assez étrange (les pièces hétéroclites et les témoignages d’une sorte de procès, réunis et commentés à mesure par Sartre), et son destin fut malheureux : il ne sortit qu’en octobre 1953, alors qu’Henri Martin était déjà libéré, « pour bonne conduite », depuis un dimanche matin du mois d’août.

    2. D’autre part, il soutenait une ligne de demande de grâce alors que le Parti exigeait la libération : « Libérez Henri Martin ! »

    3. L’arrière-fond du livre et de toutes les actions qui vont survenir en cette période, c’est le thème central du PCF, la défense de la Paix. À leur demande et en accord négocié avec eux, Sartre vient sur leur terrain, même si c’est à partir de ses principes, comme il va le dire explicitement et par ailleurs.

    II.Printemps et été 1952, les deux lignes

    L’événement, ici, ce sont les journées insurrectionnelles du 28 mai et du 4 juin 1952, qui se soldèrent par un échec cuisant du Parti communiste. Immédiatement la question se posa de la capacité du Parti à mobiliser la classe ouvrière et même de sa fonction.

    La ligne de Sartre : « Les Communistes et la Paix »

    Là encore le moment est raconté à l’occasion du « Merleau-Ponty vivant » de 1961, dans les termes d’une conversion3. Il s’agit de la réaction de Sartre aux événements du 28 mai et du 4 juin, qu’il apprend en Italie :

    « Les derniers liens furent brisés, ma vision fut transformée : un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais. […] Au nom des principes qu’elle m’avait inculqués, au nom de son humanisme et de ses “humanités”, au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, je vouai à la bourgeoisie une haine qui ne finira qu’avec moi. Quand je revins à Paris, précipitamment, il fallait que j’écrive ou que j’étouffe. J’écrivis, le jour et la nuit, la première partie des Communistes et la Paix4. »

    Trois articles donc, dans Les Temps modernes : n° 81, juillet 1952 ; 84-85, octobre-novembre 1952 ; 101, avril 19545.

    Ces articles s’adressent à la gauche non communiste (« chers rats visqueux », Sartre n’oublie pas le contentieux…) et au Parti communiste, pour lui faire des propositions d’unité d’action.

    La ligne des deux premiers articles :

    1 – Il y a bien eu un échec du Parti communiste le 28 mai et surtout le 4 juin.

    2 – Cet échec est dû en petite partie à des erreurs du Parti ou à un choix compréhensible (pour l’avenir, maintenir coûte que coûte la direction du Parti sur le prolétariat), mais aussi et principalement à ce que Sartre appelle « la lassitude » de la classe ouvrière.

    3 – Cette lassitude, cet épuisement même sont dus à la politique anti ouvrière (depuis 1848…) et essentiellement malthusienne menée constamment par le patronat et la bourgeoisie. Faute d’avoir pu éliminer physiquement le prolétariat en 1848, ils sabordent le développement de l’industrie et de l’économie françaises pour rendre la classe ouvrière inutile et inexistante.

    4 – En dépit de l’échec, le Parti demeure la condition même de l’existence du prolétariat, en tant que son expression et sa direction6. Donc la gauche non communiste doit le soutenir, cela sur ses propres bases à elle et non sur les siennes à lui7 — c’est-à-dire sur des bases authentiquement marxistes (Marx, Engels, Lénine, Trotski…), ce qui revient à dire aux communistes comment être véritablement marxistes8. D’où la proposition de l’unité d’action9.

    Puis, avec le troisième article, l’analyse se perd dans les sables d’une sorte d’histoire économique et politique de la situation actuelle, à quoi l’entraîne la thèse du malthusianisme du capitalisme français : la suite annoncée ne paraîtra pas. Thèse juste, dira Sartre (en 1962 à, puis à la fin de la reprise en volume en 1964), développée au moment même où elle devient erronée10

    La ligne des Lettres françaises

    Ici il faut retracer brièvement la campagne de l’hebdomadaire pendant le printemps et l’été 1952, avant que la mort d’Éluard (novembre 1952) et celle de Staline et l’affaire de son portrait par Picasso (mars 1953) ne prennent toute la place.

    Dès le 23 mai (avant la première manifestation), à travers une pétition d’hommes du spectacle, il dénonce l’interdiction de la pièce de Roger Vailland Le Colonel Foster plaidera coupable, laquelle saluait à sa manière l’arrivée à Paris du général Ridgway.

    Le 30 mai (après la première manifestation), ce sont les protestations contre l’emprisonnement d’André Stil, nouveau héros, pour un article de L’Humanité appelant à la manifestation du 23 mai, protestations signées, entre autres, par Marc Beigbeder, Max Favalelli, Robert Kemp, Jacques Lemarchand, Morvan Lebesque, Georges Neveux, Thierry Maulnier, Elsa Triolet11. Dans le même numéro, un article d’Aragon, à la une : « Les Egmont d’aujourd’hui s’appellent André Stil », texte tiré ensuite en brochure. Et, sous l’égide du CNE, autres protestations de Lise Deharme, Tristan Tzara, Paul Éluard, Claude Morgan, Roger Vailland, Janine Bouissounouse, Louis de Villefosse, Claude Autant-Lara…

    Le 13 juin (après la deuxième manifestation) : « Le silence n’est plus possible », texte de Vercors et Julien Benda. « La patrie en danger » : cinq poèmes d’Aragon, dédiés à Jacques Duclos, nouvel et illustre emprisonné12. Et puis, « Le cœur unique de la France » : témoignage de deux prêtres sur la manifestation du 4 juin.

    Le 20 juin : « Le silence n’est plus possible. À ceux qui se taisent » de Marc Beigbeder. Prises de position de Gabriel Audisio, Marc Beigbeder, Maurice Druon, Jacques Madaule, Robert Merle, Léon-Pierre Quint, Maurice Rostand, Pierre Seghers, Edith Thomas.

    Le 27 juin : continuation de « Le silence n’est plus possible », sur une colonne. Et une lettre au Président de la République, « sur l’initiative de la revue catholique Esprit », signée par trente et une personnalités, entre autres : Claude Aveline, André Bazin, Claude Bourdet, Jean-Marie Domenach, pasteur Dumas, Francis Jeanson, Pierre Kast, Jean Lacroix, Gilles Martinet, Chris Marker, Paul Ricœur, André Stéphane, Vercors, Jean Wahl13.

    Le 4 juillet : à la une et en très grand titre, un texte très long : « André Stil, prisonnier d’État, à François Mauriac, en liberté provisoire », qui fait réponse à un article de Mauriac dans Le Figaro, jugé ambigu par Stil.

    Le 11 juillet : à la une et sous le titre commun « Il y a encore des bastilles » : un article de Jacques Madaule, « Quatorze juillet 1952 » et un autre de Vercors, « À ceux qui ne défileront pas »…

    Même si la tension ensuite se calme et si on arrête là cette énumération, on voit bien que la campagne des Lettres françaises porte sur le thème fédérateur des libertés, et non sur la question fondamentale, relevée par Sartre et par toute l’opinion, du leadership du Parti sur les travailleurs. Suivant d’ailleurs la ligne du Parti, la place est largement faite aux chrétiens (à Jacques Madaule par exemple) et aux intellectuels non communistes.

    Cependant, dans la lettre des personnalités au Président Auriol, le thème du Parti lui-même et de son rôle dirigeant parvient à passer : « Le Parti communiste a, jusqu’à ce jour, la confiance de plusieurs millions d’hommes qui sont souvent parmi les plus déshérités, et rien ne permet de prévoir qu’il doive prochainement cesser d’en être ainsi. Au contraire, l’actuelle politique du gouvernement inquiète une fraction chaque jour plus considérable de l’opinion qui n’y trouve aucunement l’expression des intérêts du pays non plus que le minimum de garanties dont devrait s’accompagner le choix de certains risques extrêmes. »

    Certes, s’agissant d’une publication littéraire, cet accent sur la défense des libertés a quelque chose de naturel. Cependant… le contexte et les choix disent implicitement quelque chose du problème qui oppose déjà Les Lettres françaises à la direction du Parti et, en tout cas, à Lecœur et à son clan dont l’influence prévaut en l’absence de Thorez, soigné en URSS14. En général et en principe, le thème des libertés est fédérateur ; mais, s’adressant aux intellectuels, Aragon et l’hebdomadaire, en profitent pour peser, à l’intérieur du PCF, en faveur des intellectuels communistes15.

    Nous verrons que cette donnée va jouer dans les rapports entre Aragon et Sartre.

    III.Le Congrès des peuples pour la Paix, Vienne, 12 au 19 décembre 1952

    Ce congrès est un événement fédérateur dans la politique des Partis communistes, en pleine guerre froide et au plus fort de la psychose de guerre qui affole les opinions publiques et les gouvernements. De cette psychose, Sartre donne une idée au moins deux fois. D’abord sur le moment même, dans son Henri Martin, qui évoque une Saint-Barthélemy et une folie :

    « Allons-nous faire exprès de devenir fous ? Henri Martin est en prison depuis trois ans, seul et malade ; mais nous sommes beaucoup plus malades que lui. Il a gardé sa volonté, son courage et son intelligence et nous sommes en train de perdre les nôtres. Arrachons les écailles de haine qui nous bouchent les yeux, refusons la peur, la mauvaise foi, le fatalisme, mettons tous nos espoirs dans la Paix : il nous semblera, du même coup, tout à fait insupportable qu’un homme jeune, courageux et sans haine soit persécuté par des jean-foutre pour avoir essayé de combattre la guerre. Car c’est une seule et même chose que de vouloir sa délivrance, la paix et notre guérison16 ».

    Dix ans plus tard, dans son « Merleau-Ponty vivant », il évoque encore cette atmosphère empoisonnée17. Mais, quoi qu’il en dise sur le moment et a posteriori, il participa lui-même à cette psychose18.

    Dans le grand discours que Sartre prononça à Vienne le premier jour du congrès, comme dans l’interview qu’il donna avant le congrès, on voit que, justement, le philosophe entend combattre la peur qui accable les peuples et surmonter l’espèce d’abstraction qui ainsi les sépare. Il veut trouver les lieux et les moyens de recréer une communauté concrète19.

    Le discours de Vienne est relayé, le 23 décembre 1952, par un autre discours, au Vel d’Hiv, que Les Lettres françaises publient intégralement (1er janvier 1953). Dans l’hebdomadaire, ce deuxième discours est intitulé à la une et sur quatre colonnes « Jean-Paul Sartre : Ce que j’ai vu à Vienne c’est la paix », et continué en page 5 sur les huit colonnes et sur toute la page. Comme le dit le titre, il raconte une vision et « une expérience extraordinaire », que l’orateur compare à celles, pour lui, du Front populaire et de la Libération. Dans une euphorie et une exaltation rares chez Sartre, mais non sans naïveté, celui-ci fait état du moment où les délégués venus de partout ne firent « qu’un seul corps » : vaincues la peur et la psychose de guerre au profit d’une concrétisation, dans tous les sens du mot, ordinaire et dialectique.

    Ce sera le moment de la plus grande entente entre Sartre d’une part, et le Parti et/ou Les Lettres françaises d’autre part. On ne peut s’empêcher de penser que Sartre connut alors le bonheur des estrades et la chaleur de ce qu’il appellera plus tard, dans la Critique de la raison dialectique, les groupes en fusion.

    IV.Interactions, négociations, enjeux…

    À chacun, dans son propre camp, ses difficultés.

    Du côté de Sartre. À travers le récit de 1961, on lit qu’il avait bien conscience des difficultés que sa ligne allait connaître dans la gauche non communiste, et notamment dans Les Temps modernes. Et, en effet, à travers la polémique avec Claude Lefort (printemps 1953), puis la démission de Merleau-Ponty (été 1953), puis Les Aventures de la dialectique (1955) par celui-ci ainsi que par la deuxième partie de sa préface pour Signes (1960), on le voit surabondamment.

    Quant à Aragon… À partir de 1952, il s’efforce donc de sauver les relations entre les intellectuels et le Parti. C’est ce qui explique la mission de Pierre Daix auprès de Sartre, début 1953, pour tenter de se faire un appui sinon un allié dans cette entreprise périlleuse20. Mais Sartre comprend plutôt la démarche de Daix comme une ouverture du Parti lui-même… Ensuite et en particulier, le sabordage de Ce soir (2 mars 1953) et l’affaire du portrait de Picasso réduisent encore l’influence d’Aragon.

    (En elles-mêmes, les relations entre Pierre Daix et Sartre mériteraient un chapitre à elles seules, depuis la virulente critique que Daix rédigea contre Les Mains sales pour La Nouvelle Critique (juin 1949) jusqu’à l’admiration dont il fait état fin 1953 à l’égard de Sartre et Beauvoir, en passant par l’article ambigu où il rend compte des Communistes et la Paix (Les Lettres françaises du 28 août 1952) et la « mission » de début 53 auprès de Sartre. Et il faudrait même y mentionner les épisodes où il s’impliqua ou non entre Kanapa et Sartre.)

    V.Développer et terminer par les enjeux d’écrivains

    En ces années-là, précisément, Aragon, vous le savez mieux que moi, mène une transition difficile entre les romans du monde réel et la future formule de ses récits. Il s’agit précisément d’inventer une esthétique et c’est peut-être bien, dans cette tâche, qui touche aussi à ses engagements politiques, qu’il s’implique le plus.

    Quant à Sartre, il croit trouver, dans ce nouveau cours de sa pensée et de son action, l’une et l’autre liées, la trouée dans les problèmes qui l’empêchent depuis au moins le début des années 1950. En ces années-là, Sartre est (ou va être) à l’arrêt dans ses grands chantiers : le projet de morale et le projet d’anthropologie philosophique. Déjà se profilent aussi les apories, philosophiques ou esthétiques, ou la mobilité tenant à un tempérament toujours sollicité par quelque nouveau projet, lesquelles vont l’arrêter dès le début des années 1960, quand tous les grands ouvrages resteront inachevés (comme d’ailleurs « Les Communistes et la Paix ») : le Tintoret (abandonné justement en 1952 et jamais publié qu’en morceaux), la Critique de la raison dialectique, l’autobiographie (Les Mots qui annoncent une suite), L’Idiot de la famille

    Se profile aussi ce qui va l’opposer à Lévi-Strauss, Foucault et le structuralisme : l’avènement d’une pensée qui nie l’Histoire et la philosophie elle-même21.

    C’est ici qu’il faut revenir sur L’Affaire Henri Martin. 1952, c’est aussi l’année du Saint Genet comédien et martyr. En regard de Genet, l’enfant volé et révolté, Sartre croit avoir trouvé dans Henri Martin l’enfance d’un héros entièrement transparent à lui-même, aux autres et à l’Histoire, une enfance qui ne serait pas celle d’un chef… Ce qu’il va demander aux communistes de faire (considérer la famille et l’enfance des hommes), il pense l’avoir au moins réalisé dans le Saint Genet et esquissé en ces six pages du début de son Henri Martin, à la fois éblouissantes et, en quelque sorte, caricaturales de sa méthode et de sa philosophie22.

    En ces deux années de 1952-54, il vit un rêve qu’il croit réalisé : surmonter dans l’action (dans une participation décisive à la lutte des classes) à la fois les malheurs d’une solitude et les apories de sa pensée. Puis le malentendu, les illusions et l’échec deviennent manifestes.

     

    Bibliographie succincte

    Aragon, Le Neveu de Monsieur Paul, Paris, Les Éditeurs français réunis, 1953

    Aragon, La Mise à mort, Paris, Gallimard, 1965

    Aragon, Blanche ou l’oubli, Paris, Gallimard, 1967

    Bernard Leuilliot, Séminaire sur Le Neveu de Monsieur Paul, 1999, site de l'ERITA

    Jean-Paul Sartre, L’Affaire Henri Martin, commentaire de Jean-Paul Sartre, textes de Hervé Bazin, Marc Beigbeder, Jean-Marie Domenach, Francis Jeanson, Michel Leiris, Jacques Madaule, Marcel Ner, Jean Painlevé, Robert Pinto, Jacques Prévert, Roland de Pury, Jean-Henri Roy, Vercors, Louis de Villefosse, Paris, Gallimard, 1953.

    Henri Martin, Quelques souvenirs du siècle passé…, Pantin, Le Temps des Cerises, 2009

    Alain Ruscio (dir.), L’Affaire Henri Martin et la lutte contre la guerre d’Indochine, journée d’études de janvier 2004, Pantin, Le Temps des Cerises, 2005

    Pierre Campion, « Selon Sartre : les enfances Henri Martin », à paraître dans Les Temps modernes, mai 2013

    Jean-Paul Sartre, Saint Genet comédien et martyr, Œuvres complètes de Jean Genet I, Paris, Gallimard, 1952

    Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960

    Jean-Paul Sartre, Situations, IV. Portraits, Paris, Gallimard, 1964

    Jean-Paul Sartre, Situations, VI. Problèmes du marxisme, 1, Paris, Gallimard, 1964

    Jean-Paul Sartre, Situations, VII. Problèmes du marxisme, 2, Paris, Gallimard, 1965

    Pierre Daix, J’ai cru au matin, Paris, Robert Laffont, 1976

    1 Jean-Paul Sartre, Situations IV, Gallimard, 1964, p. 248. Dans le trouble que lui cause la mort prématurée de Merleau-Ponty, Sartre fait le point sur lui-même et c’est très justement que l’article a été repris, avec sa première version, dans le volume de Les Mots et autres écrits autobiographiques, Gallimard, La Pléiade, 2010. Dans l’évolution de sa relation avec « Merleau », la question du Parti communiste avait joué un rôle principal.

    2 Jean-Paul Sartre, L’Affaire Henri Martin, commentaire de Jean-Paul Sartre, textes de Hervé Bazin, Marc Beigbeder, Jean-Marie Domenach, Francis Jeanson, Michel Leiris, Jacques Madaule, Marcel Ner, Jean Painlevé, Robert Pinto, Jacques Prévert, Roland de Pury, Jean-Henri Roy, Vercors, Louis de Villefosse, Paris, Gallimard, 1953. Observons que le livre sort chez l’éditeur bourgeois de Sartre et non dans l’une des maisons du Parti. Il ne sera jamais réédité.

    3 Dans le séminaire, plusieurs intervenants soulignent le fait qu’Aragon a évoqué la manifestation du 28 mai 1952 dans Blanche ou l’oubli et le congrès de Vienne pour la Paix dans La Mise à mort. En effet, à travers le double éloignement du temps et des obsessions de son narrateur, ces événements passent au niveau du mythe personnel.

    4 Situations IV, 248-249.

    5 Ces trois articles seront recueillis en 1964 dans Situations VI. Problèmes du marxisme 1, où ils feront trois cent quatre pages du livre.

    6 « Si la classe ouvrière veut se détacher du Parti, elle ne dispose que d’un moyen : tomber en poussière » (Situations, VI, p. 195). « L'organisme qui conçoit, exécute, rassemble, et qui distribue les tâches ne peut se concevoir que comme une autorité. […] Il s'agit d'un Ordre qui fait régner l'ordre et qui donne des ordres. […] Le Parti figure pour chacun la morale la plus austère : il s'agit d'accéder à une vie neuve en se dépouillant de sa personnalité présente ; fatigué, on lui commande de se fatiguer plus encore ; impuissant, de se jeter tête baissée contre une muraille de roc » (Situations, VI, p. 246-247). Et ne prenons pas ces déclarations à l’ironie.

    7 « Le but de cet article est de déclarer mon accord avec les communistes sur des sujets précis et limités, en raisonnant à partir de mes principes et non des leurs » (Situations, VI, p. 168).

    8 Avec constance, Sartre maintiendra la ligne philosophique qui sous-tend cette position et que résumera près de dix ans plus tard la formule connue de la Critique de la raison dialectique : « C’est une question que je pose. Une seule : avons-nous aujourd’hui les moyens de constituer une anthropologie structurelle et historique ? Elle trouve sa place à l’intérieur de la philosophie marxiste parce que […] je considère le marxisme comme l’indépassable philosophie de notre temps et parce que je tiens l’idéologie de l’existence et sa méthode “compréhensive” pour une enclave dans le marxisme lui-même qui l’engendre et la refuse tout à la fois » Critique de la raison dialectique, Gallimard, 1960, p. 9-10. Ligne maintenue jusqu’en 1966 au moins, quand Sartre doit se défendre sur le front des sciences humaines : voir le numéro Sartre de la revue L’Arc (1966).

    9 « Un parti de masse on le combat, on y entre ou on s’entend du dehors avec ses représentants sur des objectifs communs » (Situations, VI, p. 168).

    10 C’est ce que déclara Sartre dès 1962 au journaliste Michel-Antoine Burnier et c’est ce que reconnaît sa note de 1964, à la fin du troisième article, lequel restera sans suite : « Ce malthusianisme est aujourd’hui dépassé (1964) » (p. 384). Sartre ne se trompe pas, c’est l’Histoire qui, changeant les choses, invalide les analyses. Pendant ce temps, Claude Lefort voit exactement les choses, il en paiera le prix sous la forme d’une réplique violente de Sartre : « Réponse à Claude Lefort » (Les Temps modernes, n° 89, avril 1953, repris dans Situations, VII, p. 7-93). Quand Aragon écrit, dans Blanche ou l’oubli, « il ne suffit pas d’avoir raison pour avoir raison » (phrase citée par un participant), Sartre suggère : j’avais raison, jusqu’à ce que, l’Histoire me donnant tort, je passe à autre chose. L’un est un romancier hanté par l’adversité des choses, des autres et de l’Histoire ; l’autre un dialecticien persuadé de sa liberté inconditionnelle et toute-puissante.

    11 André Stil était le directeur de L’Humanité. Il avait été incarcéré en vertu de la loi du 8 mars 1950 qui réprimait toute entreprise relevant d’un « complot communiste ». Voir tous les détails de ces affaires dans la conférence de Bernard Leuilliot publiée sur le site de l’ERITA (octobre 1999, sur Le Neveu de Monsieur Duval d’Aragon).

    12 Ces poèmes sont réunis sous le titre général La Patrie en danger : « Quand je vous disais la rose… », « La guerre », « Le protecteur », « Le complot », « La rose trémière ». Ils seront repris dans le recueil Mes caravanes (1954) puis dans L’Homme communiste (1953) et enfin dans le volume I des Œuvres poétiques complètes de La Pléiade, 2007, p. 1137-1142. Ils se mettent sous l’invocation de la Révolution, de la Résistance et de la poésie antérieure d’Aragon, patriotique et nationale. Ils évoquent le thème de la Paix.

    13 Tous ces « noms » et les précédents sont comme un répertoire de l’intelligentsia française (communistes, compagnons de route, non communistes, voire anticommunistes). Il en manque beaucoup bien sûr, à qui l’on dit : « Le silence n’est plus possible »…

    14 Voir un poème d’Aragon comme « Il revient » (L’Humanité du 8 avril 1953, repris dans le volume I de la Pléiade, p. 1142), dont le sens est aussi un appel à Thorez contre la direction du PCF.

    15 On aurait une bonne idée de la mainmise du Parti sur ses intellectuels et de l’esprit dans lequel elle est exercée à travers les articles et la publication des documents des Journées nationales d’études des intellectuels communistes des 29-30 mars 1953 à Ivry : La Nouvelle Critique, n° 45, avril-mai 1953. Présentation par Jean Kanapa.

    16 Sartre, L’Affaire Henri Martin, op.cit., p. 202.

    17 Situations, IV, 247-248.

    18 Dans la lettre de Merleau-Ponty à Sartre, de juillet 1953 et publiée bien après, on lit que Sartre avait fait le projet de s’exiler en cas d’occupation soviétique et qu’il avait offert à « Merleau » de l’accompagner. Voir Merleau-Ponty, Parcours deux, 1951-1961, Verdier, 2000, p. 142 et 154. Ce vif échange en trois lettres ne fut publié qu’en avril 1994 par Le Magazine littéraire.

    19 L’interview, par Paule Boussinot, fut publiée dans la revue Défense de la paix, décembre 1952, revue dirigée par Pierre Cot, rédacteur en chef Claude Morgan. Le discours de Vienne fut publié dans un supplément à la revue Temps nouveaux, n° 1.

    20 Voir Pierre Daix, J’ai cru au matin, Robert Laffont, 1976. Notamment pour le chapitre 38 « Au miroir de Sartre ».

    21 Voir le n° de L’Arc de 1966, déjà cité, dans lequel Bernard Pingaud, d’autres proches et Sartre lui-même tentent de faire face à un structuralisme qui a nom, indifféremment, Althusser, Lévi-Strauss ou Foucault.

    22 Critique de la raison dialectique, p. 47 : « Les marxistes d’aujourd’hui n’ont souci que des adultes : on croirait à les lire que nous naissons à l’âge où nous gagnons notre premier salaire ; ils ont oublié leur propre enfance et tout se passe, à les lire, comme si les hommes éprouvaient leur aliénation et leur réification dans leur propre travail d’abord, alors que chacun la vit d’abord, comme enfant, dans le travail de ses parents. […] L’existentialisme croit au contraire pouvoir [pratiquer une méthode qui] découvre le point d’insertion de l’homme dans sa classe, c’est-à-dire la famille singulière comme médiation entre la classe universelle et l’individu : la famille, en effet, est constituée dans et par le mouvement général de l’Histoire et vécue d’autre part comme un absolu dans la profondeur et l’opacité de l’enfance. »


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  • Le prochain séminaire de l'Equipe Aragon aura lieu le samedi 23 mars 2013. Nous aurons le plaisir d'accueillir trois orateurs: Pierre Campion, spécialiste des rapports littérature / philosophie, Anne Duprat, Professeure de littérature comparée à Amiens et écrivain et enfin Lucille Zimba, doctorante à l'Université d'Orléans. Le séminaire se tiendra 45 rue d'Ulm, à Paris, salle Weil, de 9h30 à 17h. On trouvera ci-dessous le descriptif des communications: les séances sont ouvertes à tous.

    Matinée: 9h30-12h30

    Pierre CAMPION : «Un moment de compagnonnage : Sartre et Aragon (1952-1954)»

    Au printemps de 1952, la guerre froide se cristallise en France autour de l’affaire Henri Martin et de l’échec du Parti communiste et de la CGT dans leur action contre la venue en France du général Ridgway. Dans ces circonstances, autour du thème de la lutte pour la Paix, Sartre propose une sorte d’unité d’action au Parti communiste. Pendant deux années, Sartre et Aragon vont agir ensemble, chacun de son côté rencontrant des difficultés dans son propre camp et aucun des deux ne perdant de vue son œuvre propre. Deux puissances intellectuelles et politiques, que tout sépare par ailleurs, cherchent à se coordonner, non sans malentendus.

     

    Après-midi: 14h-17h:


    Anne DUPRAT: « Grenade perdue/Grenade tombée dans Le Fou d’Elsa »

    Songe logé dans un mensonge de l’histoire, Le Fou d’Elsa réécrit du côté des vaincus, au nom d’un poète imaginaire, la chute du dernier royaume nasride d’Espagne, l’année même de la découverte de l’Amérique, « la veille où Grenade fut prise ». Grenade tombée contre Grenade perdue : la dialectique permet au Fou de défaire le texte de l’histoire, et d’en retisser librement les fils. Or ce contrepoint n’était pas sans exemple : il fonde au 16e siècle la poétique du romancero nuevo. Redécouverts au 19e siècle en Espagne, en France et en Angleterre, ces romances qui célèbrent la guerre de frontière du point de vue de l’ennemi ont en partie inspiré les premières révisions romantiques de l’histoire castillane de la Reconquista. En tentant de rapprocher ce déplacement poétique de celui auquel se livre Aragon dans le Fou d’Elsa, on proposera quelques remarques sur le fonctionnement général de la métaphore culturelle sur laquelle repose le poème.

    Lucille ZIMBA: le début du XXe siècle dans le Monde réel. Quelle terminologie pour quelle (belle) époque ?

    L'expression « Belle Époque », qui désigne le début du XXe siècle en France, reste une dénomination controversée et absente de l'écriture aragonienne. Il importe donc de montrer quelle reconfiguration lexicale de cette époque est mise en place dans le début du Monde réel d'Aragon. Le temps du récit, différent de celui de l'écriture, est reconfiguré sous l'égide de la dégénérescence d'une « mentalité poétique ». De la description à la (con)fusion des temps, Aragon pose ici les fondements d'une esthétique romanesque, celle du roman de l'intemporalité.

     

    Présentation des intervenants:

    Pierre CAMPION

    Pierre Campion a enseigné les Lettres dans les classes préparatoires. Plusieurs livres et de nombreux articles qui tournent le plus souvent autour des relations entre la littérature et la philosophie. En ce moment, il s'intéresse particulièrement au tournant des années 1950, quand les débats sur la situation historique et la montée des sciences humaines préparent des remaniements décisifs dans la pensée occidentale. À paraître, aux PUR, L'Ombre de Merleau-Ponty.


    Anne DUPRAT

     

    Anne Duprat, professeur de littérature comparée à l’Université de Picardie-Jules Verne et traductrice, est spécialiste des théories de la fiction. Ses travaux portent sur les littératures européennes de l’âge classique, ainsi que sur les transferts culturels Orient/Occident et sur la littérature des voyages.

     

    Elle est notamment l’auteur de Récits d’Orient dans les littératures d’Europe (XVIe-XVIIe siècle) (dir.), avec E. Picherot, (P.U.P.S, 2008), de Vraisemblances. Poétique et théorie de la fiction en France et en Italie (XVIe-XVIIe siècles), (Champion, 2009), de Fiction et cultures (dir.), avec Françoise Lavocat (Champ Social, 2010), et prépare actuellement une traduction française du Théâtre barbaresque de Cervantès (Garnier Classiques).

     

    Lucille ZIMBA

    Doctorante en 2ème année (Laboratoire Polen-Cepoc)
    Sujet de thèse: L'invention de la Belle Epoque (dir. M. Denis Pernot)
    Thèmes:  XXe siècle - roman - oeuvres mémorielles - reconfiguration de l'histoire dans la littérature

     


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